L'Inca tâchait de le calmer. Ah! reprit le malheureux prince, tu vas juger toi-même si ma douleur est juste. Je combattais près de mon roi, j'avais quitté le palais de mes pères; et dans ce palais assiégé j'avais abandonné ma sœur, une sœur adorée, à qui moi-même j'étais plus cher que la lumière du jour. Pour sa garde et pour sa défense, j'avais laissé, à la tête de quelques Indiens, le brave Télasco, le fidèle ami de mon cœur, celui de tous les hommes que j'ai le plus aimé, à qui ma sœur était promise. Ce digne ami se défendait avec tout le courage de l'amour et du désespoir; il l'inspirait à ses soldats: chacun d'eux semblait, comme lui, protéger les jours d'une amante. Aucune de leurs flèches ne partait en vain; le vestibule du palais était inondé de sang, la mort en défendait l'approche. Mais des palais voisins, que l'ennemi avait embrasés, l'incendie atteint celui-ci. Les assiégés y sont enveloppés d'un noir tourbillon de fumée; la flamme perce à travers ce nuage; elle s'attache aux lambris de cèdre, et s'y répand à flots pressés.
Le péril de ma sœur occupe seul mon ami: il la cherche au milieu de l'embrasement; et dans ce palais solitaire, dont ses soldats, de tous côtés, défendent l'enceinte, il appelle, avec des cris perçants, sa chère Amazili. Il la trouve éperdue, courant échevelée, et le cherchant pour l'embrasser, avant de périr dans les feux. «O chère moitié de mon ame! lui dit-il en la saisissant et en la serrant dans ses bras, il faut mourir, ou être esclaves. Choisis: nous n'avons qu'un instant.—Il faut mourir, lui répondit ma sœur.» Aussitôt il tire une flèche de son carquois, pour se percer le cœur. «Arrête! lui dit-elle, arrête! commence par moi: je me défie de ma main, et je veux mourir de la tienne.»
O chère moitié de mon ame! lui dit Télasco en la saisissant et en la serrant dans ses bras, il faut mourir…
A ces mots, tombant dans ses bras, et approchant sa bouche de celle de son amant, pour y laisser son dernier soupir, elle lui découvre son sein. Ah! quel mortel, dans ce moment, n'eût pas manqué de courage! Mon ami tremblant la regarde, et rencontre des yeux dont la langueur eût désarmé le dieu du mal. Il détourne les siens, et relève le bras sur elle; son bras tremblant retombe sans frapper. Trois fois son amante l'implore, et trois fois sa main se refuse à percer ce cœur dont il est adoré. Ce combat lui donna le temps de changer de résolution. «Non, non, dit-il, je ne puis achever.—Et ne vois-tu pas, lui dit-elle, les flammes qui nous environnent, et devant nous l'esclavage et la honte, si nous ne savons pas mourir?—Je vois aussi, lui répond-il, la liberté, la gloire, si nous pouvons nous échapper.» Alors appelant ses soldats: «Amis, leur dit-il, suivez-moi; je vais vous ouvrir un passage.» Il fait environner ma sœur, commande que les portes du palais soient ouvertes, et s'élance à travers la foule des ennemis épouvantés.
Celui qui m'a peint ce combat en frémissait lui-même. Un énorme rocher, qui se détache et roule du haut des monts au sein des mers, chasse les vagues mugissantes, et s'ouvre à grand bruit un abyme à travers les flots courroucés: tel, en sortant du palais de mon père, se présenta le formidable Télasco. Les flots d'ennemis qu'il avait écartés, en retombant sur lui, allaient l'accabler sous le nombre. Il les repousse encore; une lourde massue, qu'il fait voler autour de lui, brise les lances et les glaives, et, comme un tourbillon rapide, renverse tout ce qu'elle atteint. Au milieu d'un rempart de morts, mon ami, couvert de blessures, et le corps sillonné de ruisseaux de sang, se défend et combat jusqu'à l'épuisement du peu de forces qui lui restent. Enfin ses bras laissent tomber la massue et le bouclier; bientôt il chancelle, il succombe… Il respirait encore. Il fut pris vivant; et ma sœur suivit le sort de mon ami. Est-il mort? a-t-elle eu la force et le malheur de lui survivre? C'est ce que je n'ai pu savoir. Peut-être, ô ciel! dans ce moment, il gémit sous les coups d'un maître inflexible. Ma sœur peut-être… Ah! loin de moi cette épouvantable pensée; elle rallume en vain toute ma rage, et fait le tourment de mon cœur.
L'Inca, qui lui voyait étouffer ses soupirs et dévorer ses larmes, le pressait d'interrompre ce récit désolant. Non, dit le cacique, achevons: puisque j'ai pu survivre à mes malheurs, je dois avoir la force d'en soutenir l'image.
Tous nos postes forcés livraient la ville en proie à nos vainqueurs. Le roi n'avait plus pour asyle que son palais, où sa noblesse lui offrait de s'ensevelir. Il voulut, dans l'espoir de rallier sur les montagnes les Indiens que la frayeur et la fuite avaient dispersés, il voulut s'échapper lui-même, pour revenir assiéger à son tour et accabler nos ennemis. Il traversait le lac; et pour favoriser sa fuite, nos canots occupaient la flotte de Cortès par un combat désespéré. Monarque infortuné! tout le sang prodigué pour lui ne put le sauver: il fut pris… C'est encore ici que mon courage m'abandonne. Alors un délire stupide se saisissant d'Orozimbo, sa langue parut se glacer, sa bouche entr'ouverte et ses yeux immobiles marquaient l'épouvante et l'horreur. Sa voix s'ouvre enfin un passage; il s'écrie: O Guatimozin! ô le plus magnanime, ô le meilleur des rois! Un brasier, des charbons ardents!… C'est sur ce lit qu'ils l'étendirent. «O barbarie atroce!» s'écrie à ce récit l'Inca, saisi d'horreur. Attends, dit le cacique, attends; tu vas mieux les connaître. Tandis que le feu pénétrait jusqu'à la moelle des os, Cortès, d'un œil tranquille, observait les progrès de la douleur, et il disait au roi: «Si tu es las de souffrir, déclare où tu as caché tes trésors.»
Soit qu'il n'eût rien caché, soit qu'il trouvât honteux de céder à la violence, le héros du Mexique honora sa patrie par sa constance dans les tourments. Il attache un œil indigné sur le tyran; et il lui dit: «Homme féroce et sanguinaire, connais-tu pour moi de supplice égal à celui de te voir?» Il ne lui échappa ni plainte, ni prière, ni aucun mot qui implorât une humiliante pitié.
Sur le brasier était aussi un fidèle ami de ce prince. Cet ami, plus faible, avait peine à résister à la douleur; et prêt à succomber, il tournait vers son maître des regards plaintifs et touchants. «Et moi, lui dit Guatimozin, suis-je sur un lit de roses?» Ces paroles étouffèrent le soupir au fond de son cœur[58].