SIRE,

DE VOTRE MAJESTÉ,

Le très-humble et très-obéissant serviteur,

Marmontel.

PRÉFACE.

Toutes les nations ont eu leurs brigands et leurs fanatiques, leurs temps de barbarie, leurs accès de fureur. Les plus estimables sont celles qui s'en accusent. Les Espagnols ont eu cette sincérité, si digne de leur caractère.

Jamais l'histoire n'a rien tracé de plus touchant, de plus terrible, que les malheurs du Nouveau-Monde dans le livre de Las-Casas[1]. Cet apôtre de l'Inde, ce vertueux prélat, ce témoin qu'a rendu célèbre sa sincérité courageuse, compare les Indiens à des agneaux[2], et les Espagnols à des tigres, à des loups dévorants, à des lions pressés d'une longue faim. Tout ce qu'il dit dans son livre, il l'avait dit aux rois, au conseil de Castille, au milieu d'une cour vendue à ces brigands qu'il accusait. Jamais on n'a blâmé son zèle; on l'a même honoré: preuve bien éclatante que les crimes qu'il dénonçait n'étaient ni permis par le prince, ni avoués par la nation.

[1] La découverte des Indes Occidentales, publiée en Espagne en 1542, traduite en français, et imprimée à Paris, en 1687.

[2] Christophe Colomb rendait aux Indiens le même témoignage. «Je jure, disait-il à Ferdinand dans une de ses lettres, je jure à votre majesté qu'il n'y a pas au monde un peuple plus doux.»

On sait que la volonté d'Isabelle, de Ferdinand, de Ximenès, de Charles-Quint, fut constamment de ménager les Indiens: c'est ce qu'attestent toutes les ordonnances, tous les réglements faits pour eux[3].