[3] «Ce que je vous pardonne le moins, disait Isabelle à Christophe Colomb, c'est d'avoir ôté, malgré mes défenses, la liberté à un grand nombre d'Indiens.»

Le réglement de Ximenès portait que les Indiens seraient séparés des Espagnols; qu'on les occuperait utilement, mais sans rigueur; qu'on en formerait plusieurs villages; qu'on assignerait à chaque famille un héritage qu'elle cultiverait à son profit, en payant un tribut équitablement imposé.

Dans une assemblée de théologiens et de jurisconsultes, qui se tint à Burgos, le roi catholique, Ferdinand, déclara que les habitants du Nouveau-Monde étaient libres, et qu'on devait les traiter comme tels. «Votre majesté, dit Las-Casas à Charles-Quint, ordonna encore la même chose l'an 1523.» Même décision en 1529, d'après une conférence et de longs débats dans le conseil.

Quant à ces crimes, dont l'Espagne s'est lavée en les publiant elle-même et en les dévouant au blâme, on va voir que par-tout ailleurs les mêmes circonstances auraient trouvé des hommes capables des mêmes excès.

Les peuples de la zone tempérée, transplantés entre les tropiques, ne peuvent, sous un ciel brûlant, soutenir de rudes travaux. Il fallait donc, ou renoncer à conquérir le Nouveau-Monde, ou se borner à un commerce paisible avec les Indiens, ou les contraindre, par la force, de travailler à la fouille des mines et à la culture des champs.

Pour renoncer à la conquête, il eût fallu une sagesse que les peuples n'ont jamais eue, et que les rois ont rarement. Se borner à un libre échange de secours mutuels eût été le plus juste: par de nouveaux besoins et de nouveaux plaisirs, l'Indien serait devenu plus laborieux, plus actif; et la douceur eût obtenu de lui ce que n'a pu la violence. Mais le fort, à l'égard du faible, dédaigne ces ménagements: l'égalité le blesse; il domine, il commande, il veut recevoir sans donner. Chacun, en abordant aux Indes, était pressé de s'enrichir; et l'échange était un moyen trop lent pour leur impatience. L'équité naturelle avait beau leur crier: «Si vous ne pouvez pas vous-mêmes tirer du sein d'une terre sauvage les productions, les métaux, les richesses qu'elle renferme, abandonnez-la; soyez pauvres, et ne soyez pas inhumains.» Fainéants et avares, ils voulurent avoir, dans leur oisiveté superbe, des esclaves et des trésors. Les Portugais avaient déja trouvé l'affreuse ressource des nègres; les Espagnols ne l'avaient pas: les Indiens, naturellement faibles, accoutumés à vivre de peu, sans désirs, presque sans besoins, amollis dans l'oisiveté, regardaient comme intolérables les travaux qu'on leur imposait; leur patience se lassait et s'épuisait avec leur force; la fuite, leur seule défense, les dérobait à l'oppression; il fallut donc les asservir. Voilà tout naturellement les premiers pas de la tyrannie.

Les Castillans qui passèrent dans l'Inde avec Christophe Colomb, étaient la lie de la nation, le rebut de la populace[4]. La misère, l'avidité, la dissolution, la débauche, un courage déterminé, mais sans frein comme sans pudeur, mêlé d'orgueil et de bassesse, formaient le caractère de cette soldatesque, indigne de porter les drapeaux et le nom d'un peuple noble et généreux. A la tête de ces hommes perdus, marchaient des volontaires sans discipline et sans mœurs, qui ne connaissaient d'honneur que celui de la bravoure, de droit que celui de l'épée, d'objet digne de leurs travaux que le pillage et le butin; et ce fut à ces hommes que l'amiral Colomb eut la malheureuse imprudence d'abandonner les peuples qui se livraient à lui.

[4] On y joignit les malfaiteurs.

Les habitants de l'île Haïti[5] avaient reçu les Castillans comme des dieux. Enchantés de les voir, empressés à leur plaire, ils venaient leur offrir leurs biens avec la plus naïve joie et un respect qui tenait du culte. Il dépendait des Castillans d'en être toujours adorés. Mais Colomb voulut aller lui-même porter à la cour d'Espagne la nouvelle de ses succès. Il partit[6], et laissa dans l'île, au milieu des Indiens, une troupe de scélérats qui leur prirent de force leurs filles et leurs femmes, en abusèrent à leurs yeux, et par toute sorte d'indignités, leur ayant donné le courage du désespoir, se firent massacrer.

[5] L'île espagnole, ou Saint-Domingue.