[6] Il eut peur qu'un de ses lieutenants, appelé Pinçon, qui s'était détaché de lui avec son navire, n'allât le premier en Espagne porter la nouvelle de la découverte, et s'en attribuer l'honneur.

Colomb, à son retour, apprit leur mort: elle était juste; il aurait dû la pardonner: il la vengea par une perfidie. Il tendit un piége au cacique[7] qui avait délivré l'île de ces brigands, le fit prendre par trahison, le fit embarquer pour l'Espagne. Toute l'île se souleva; mais une multitude d'hommes nus, sans discipline et sans armes, ne put tenir contre des hommes vaillants, aguerris, bien armés: le plus grand nombre des Insulaires fut égorgé, le reste prit la fuite, ou subit le joug des vainqueurs. Ce fut là que Colomb apprit aux Espagnols à faire poursuivre et dévorer les Indiens par des chiens affamés, qu'on exerçait à cette chasse[8].

[7] Le cacique s'appelait Caonabo. Le navire où il était embarqué, et cinq autres navires prêts à mettre à la voile, furent brisés et engloutis par une horrible tempête, avant d'être sortis du port.

[8] «Ils leur sautaient à la gorge avec d'horribles hurlements, les étranglaient d'abord, et les mettaient en pièces après les avoir terrassés.» (Las-Casas.) Croirait-on que les historiens ont pris plaisir à faire un magnifique éloge de l'un de ces chiens, appelé Bézerillo, «lequel, pour sa férocité et sa sagacité singulière à distinguer un Indien d'avec un Espagnol, avait la même portion qu'un soldat, non-seulement en vivres, mais en or, en esclaves, etc.»? Les autres chiens n'avaient que la demi-paie; mais ils se nourrissaient de la chair des Indiens qu'ils égorgeaient, ou que l'on égorgeait pour eux. «On a vu, dit Las-Casas, des Espagnols assez inhumains pour donner à manger de petits enfants à leurs chiens affamés. Ils prenaient ces enfants par les deux jambes, et les mettaient en quartiers.»

Les Indiens, assujétis, gémirent quelque temps sous les dures lois que les vainqueurs leur imposaient. Enfin, excédés, rebutés, ils se sauvèrent sur les montagnes. Les Espagnols les poursuivirent, et en tuèrent un grand nombre; mais ce massacre ne remédiait point à la nécessité pressante où l'on était réduit: plus de cultivateurs, et dès-lors plus de subsistance. On distribua aux Espagnols des terres que les Indiens furent chargés de cultiver pour eux. La contrainte fut effroyable. Colomb voulut la modérer; sa sévérité révolta une partie de sa troupe: les coupables, selon l'usage, noircirent leur accusateur et le perdirent à la cour.

Celui qui vint prendre la place de Colomb[9], et qui le renvoya en Espagne chargé de fers, pour avoir voulu mettre un frein à la licence, se garda bien de l'imiter: il vit que le plus sûr moyen de s'attacher des hommes ennemis de toute discipline, c'était de donner un champ libre au désordre et au brigandage, dont il partagerait les fruits. Ce fut là sa conduite.

[9] François de Bovadilla.

De la corvée à la servitude le passage est facile: ce tyran le franchit. Les malheureux insulaires, dont on fit le dénombrement, furent divisés par classes, et distribués comme un bétail dans les possessions espagnoles, pour travailler aux mines et cultiver les champs. Réduits au plus dur esclavage, ils y succombaient tous, et l'île allait être déserte. La cour, informée de la dureté impitoyable du gouverneur, le rappela; et par un événement qu'on regarde comme une vengeance du ciel, à peine fut-il embarqué qu'il périt à la vue de l'île. Vingt-un navires chargés de l'énorme quantité d'or qu'il avait fait tirer des mines, furent abymés avec lui. Jamais l'océan, dit l'histoire, n'avait englouti tant de richesses; j'ajouterai, ni un plus méchant homme.

Son successeur[10] fut plus adroit, et ne fut pas moins inhumain. La liberté avait été rendue aux insulaires; et dès-lors le travail des mines et leur produit avaient cessé. Le nouveau tyran écrivit à Isabelle, calomnia les Indiens, leur fit un crime de s'enfuir à l'approche des Espagnols, et d'aimer mieux être vagabonds, que de vivre avec des chrétiens, pour se faire enseigner leur loi: comme s'ils eussent été obligés de deviner, observe Las-Casas, qu'il y avait une loi nouvelle.

[10] Nicolas Ovando.