La reine donna dans le piége. Elle ne savait pas qu'en s'éloignant des Espagnols, les Indiens fuyaient de cruels oppresseurs; elle ne savait pas que, pour aller chercher et servir ces maîtres barbares, il fallait que les Indiens quittassent leurs cabanes, leurs femmes, leurs enfants, laissassent leurs terres incultes, et se rendissent au lieu marqué à travers des déserts immenses, exposés à périr de fatigue et de faim. Elle ordonna qu'on les obligerait à vivre en société et en commerce avec les Espagnols, et que chacun de leurs caciques serait tenu de fournir un certain nombre d'hommes pour les travaux qu'on leur imposerait.

Il n'en fallut pas davantage. C'est la méthode des tyrans subalternes, pour s'assurer l'impunité, de surprendre des ordres vagues, qui servent au besoin de sauve-garde au crime, comme l'ayant autorisé. Le gouverneur s'étant délivré, par la plus noire trahison, du seul peuple de l'île qui pouvait se défendre[11], tout le reste fut opprimé[12]; et dans les mines de Cibao il en périt un si grand nombre, que l'île fut bientôt changée en solitude. Ce fut là comme le modèle de la conduite des Espagnols dans tous les pays du Nouveau-Monde. De l'exemple on fit un usage, et de l'usage un droit de tout exterminer.

[11] Le peuple de Xaragua.

[12] «Ceux qu'Ovando avait mis à la tête des troupes, avec ordre d'ôter pour jamais aux Indiens le pouvoir de lui causer de l'inquiétude, les réduisirent à de si cruelles extrémités, que ces malheureux s'enfonçaient de rage leurs flèches dans le corps, les retiraient, les mordaient, les brisaient, et en jetaient les débris aux chrétiens, dont ils croyaient s'être vengés par cette insulte.» (Herrera.)

Or, que dans ces contrées, comme par-tout ailleurs, le fort ait subjugué le faible; que pour avoir de l'or on ait versé du sang; que la paresse et la cupidité aient fait réduire en servitude des peuples enclins au repos, pour les forcer aux travaux les plus durs, ce sont des vérités communes. On sait que l'amour des richesses et de l'oisiveté engendre les brigands; on sait que dans l'éloignement les lois sont sans appui, l'autorité sans force, la discipline sans vigueur; que les rois qu'on trompe de près, on les trompe encore mieux de loin; qu'il est aisé d'en obtenir, par le mensonge et la surprise, des ordres dont ils frémiraient, s'ils en prévoyaient les abus.

Mais ce qui n'est pas dans la nature des hommes, même les plus pervers, c'est ce que je vais rappeler. La plume m'est tombée de la main plus d'une fois en l'écrivant; mais je supplie le lecteur de se faire un moment la violence que je me suis faite. Il m'importe, avant d'exposer le dessein de mon ouvrage, que l'objet en soit bien connu. C'est Barthélemi de Las-Casas qui raconte ce qu'il a vu, et qui parle au conseil des Indes.

«Les Espagnols, montés sur de beaux chevaux, armés de lances et d'épées, n'avaient que du mépris pour des ennemis si mal équipés; ils en faisaient impunément d'horribles boucheries; ils ouvraient le ventre aux femmes enceintes, pour faire périr leur fruit avec elles; ils faisaient entre eux des gageures, à qui fendrait un homme avec le plus d'adresse d'un seul coup d'épée, ou à qui lui enlèverait la tête de meilleure grâce de dessus les épaules; ils arrachaient les enfants des bras de leur mère, et leur brisaient la tête en les lançant contre des rochers… Pour faire mourir les principaux d'entre ces nations, ils élevaient un échafaud de perches. Après les y avoir étendus, ils allumaient sous l'échafaud un petit feu, pour faire mourir lentement ces malheureux, qui rendaient l'ame avec d'horribles hurlements, pleins de rage et de désespoir. Je vis un jour quatre ou cinq des plus illustres de ces insulaires qu'on brûlait de la sorte; mais, comme les cris effroyables qu'ils jetaient dans les tourments étaient incommodes à un capitaine espagnol, et l'empêchaient de dormir, il commanda qu'on les étranglât promptement. Un officier dont je connais le nom, et dont on connaît les parents à Séville, leur mit un bâillon à la bouche, pour les empêcher de crier, et pour avoir le plaisir de les faire griller à son aise, jusqu'à ce qu'ils eussent rendu l'ame dans ce tourment. J'ai été témoin oculaire de toutes ces cruautés, et d'une infinité d'autres que je passe sous silence.»

Le volume d'où j'ai tiré cet amas d'abominations, n'est qu'un recueil de récits tout semblables; et quand on a lu ce qui s'est passé dans l'île espagnole, on sait ce qui s'est pratiqué dans toutes les îles du Golfe; sur les côtes qui l'environnent, au Mexique, et dans le Pérou.

Quelle fut la cause de tant d'horreurs dont la nature est épouvantée? Le fanatisme: il en est seul capable; elles n'appartiennent qu'à lui.

Par le fanatisme, j'entends l'esprit d'intolérance et de persécution, l'esprit de haine et de vengeance, pour la cause d'un Dieu que l'on croit irrité, et dont on se fait les ministres. Cet esprit régnait en Espagne, et il avait passé en Amérique avec les premiers conquérants. Mais, comme si on eût craint qu'il ne se ralentît, on fit un dogme de ses maximes, un précepte de ses fureurs. Ce qui d'abord n'était qu'une opinion, fut réduit en système. Un pape y mit le sceau de la puissance apostolique, dont l'étendue était alors sans bornes: il traça une ligne d'un pôle à l'autre, et de sa pleine autorité, il partagea le Nouveau-Monde entre deux couronnes exclusivement[13]. Il réservait au Portugal tout l'orient de la ligne tracée; donnait tout l'occident à l'Espagne, et autorisait ses rois à subjuguer, avec l'aide de la divine clémence, et amener à la foi chrétienne les habitants de toutes les îles et terre-ferme qui seraient de ce côté-là. La bulle[14] est de l'année 1493, la première du pontificat d'Alexandre VI.