[13] On sait que François Ier demandait à voir l'article du testament d'Adam qui avait exclu le roi de France du partage du Nouveau-Monde.

[14] Decretum et indultum Alexandri Sexti, super expeditione in Barbaros Novi Orbis, quos Indos vocant.

Or on va voir quel fut le système élevé sur cette base, et que de tous les crimes des Borgia, cette bulle fut le plus grand.

Le droit de subjuguer les Indiens une fois établi, on envoya d'Espagne en Amérique une formule pour les sommer de se rendre[15]. Dans cette formule, approuvée et vraisemblablement dictée par des docteurs en théologie, il était dit que Dieu avait donné le gouvernement et la souveraineté du monde à un homme appelé Pierre; qu'à lui seul avait été attribué le nom de Pape, parce qu'il est père et gardien de tous les hommes; que ceux qui vivaient en ce temps-là lui obéissaient et l'avaient reconnu pour le maître du monde; qu'au même titre, l'un de ses successeurs avait fait donation aux rois de Castille de ces îles et terre-ferme de la mer océane; que tous les peuples auxquels cette donation avait été notifiée, s'étaient soumis au pouvoir de ces rois, et avaient embrassé le christianisme de bonne volonté, sans condition ni récompense. «Si vous faites de même, ajoutait l'Espagnol qui parlait dans cette formule, vous vous en trouverez bien, comme presque tous les habitants des autres îles s'en sont bien trouvés… Mais, au contraire, si vous ne le faites pas, ou si par malice vous apportez du retardement à le faire, je vous déclare et vous assure qu'avec l'aide de Dieu, je vous ferai la guerre à toute outrance; que je vous attaquerai de toutes parts et de toutes mes forces; que je vous assujettirai sous le joug de l'obéissance de l'église et du roi. Je prendrai vos femmes et vos enfants, je les rendrai esclaves, je les vendrai, ou les emploierai suivant la volonté du roi; j'enlèverai vos biens et vous ferai tous les maux imaginables; comme à des sujets rebelles et désobéissants; et je proteste que les massacres et tous les maux qui en résulteront, ne viendront que de votre faute, non de celle du roi, ni de la mienne, ni des seigneurs qui m'ont accompagné.»

[15] Le premier qui employa cette formule fut Alfonse Ojeda, en 1510. «Elle a servi, dit Herrera, dans toutes les autres occasions où les Castillans ont voulu s'ouvrir l'entrée de quelques pays.»

Ainsi fut réduit en système le droit d'asservir, d'opprimer, d'exterminer les Indiens; et toutes les fois que cette grande cause fut débattue devant les rois d'Espagne, le conseil vit en même temps des théologiens réclamer, au nom du ciel, les droits de la nature, et des théologiens opposer à ces droits l'intérêt de la foi, l'exemple des Hébreux, celui des Grecs et des Romains, et l'autorité d'Aristote, lequel décidait, disait-on, que les Indiens étaient nés pour être esclaves des Castillans[16].

[16] Dans la fameuse conférence de Barthélemi de Las-Casas avec l'évêque du Darien, Dom Juan de Quévédo, l'évêque osa déclarer que les Indiens lui avaient tous paru nés pour la servitude.

Le docteur Sépulvéda, gagné par les grands de la cour, qui avaient des possessions dans l'Inde, fit un livre où il soutenait que les guerres des Espagnols dans le Nouveau-Monde étaient non-seulement permises, mais nécessaires pour y établir la foi, et que les Espagnols étaient fondés en droit pour subjuguer les Indiens.

Las-Casas, que l'on mit aux prises avec ce docteur forcené, répondait que les Indiens étaient capables de recevoir la foi, de prendre de bonnes habitudes, et d'exercer les actes de toutes les vertus; mais qu'il fallait les y engager par la persuasion et par de bons exemples; et il proposait pour modèles les apôtres et les martyrs. Mais Sépulvéda lui opposa le Compelle intrare, et le Deutéronome, où il est dit: «Quand vous vous présenterez pour attaquer une place, vous offrirez d'abord la paix aux habitants, et s'ils l'acceptent, et qu'ils vous livrent les portes de la ville, vous ne leur ferez aucun mal, et vous les recevrez au nombre de vos tributaires; mais s'ils prennent les armes pour se défendre, vous les passerez tous au fil de l'épée, sans épargner les femmes ni les enfants.»

Or, dès qu'une question de cette importance dégénère en controverse, on sent quelle est, dans les conseils, l'incertitude et l'irrésolution sur le parti que l'on doit prendre, et combien le plus violent a d'avantage sur le plus modéré[17]. La cause de la justice et de la vérité n'a pour elle que leurs amis, et c'est le petit nombre; la cause des passions a pour elle tous les hommes qu'elle intéresse ou qu'elle peut intéresser, d'autant plus ardents à saisir l'opinion favorable au désordre, qu'elle les sauve de la honte, leur assure l'impunité, et les délivre du remords.