[17] On en vit un exemple lorsque les moines Jéronimites furent chargés, en qualité de commissaires, de faire exécuter le réglement de Ximenès. Ce réglement portait que les départements où l'on avait distribué les Indiens, seraient abolis. Cet article, d'où dépendait le salut des Indiens, fut sans effet; et la servitude subsista par la faiblesse et l'infidélité de ces indignes commissaires.
C'est cette opinion, combinée avec l'orgueil et l'avarice, qui, dans l'ame des Castillans, ferma, pour ainsi dire, tout accès à l'humanité; en sorte que les Indiens ne furent à leurs yeux qu'une espèce de bêtes brutes, condamnées par la nature à obéir et à souffrir; qu'une race impie et rebelle, qui, par ses erreurs et ses crimes, méritait tous les maux dont on l'accablerait; en un mot, que les ennemis d'un Dieu qui demandait vengeance, et auquel on se croyait sûr de plaire en les exterminant.
Je laisse à la cupidité, à la licence, à la débauche, toute la part qu'elles ont eue aux forfaits de cette conquête; je n'en réserve au fanatisme que ce qui lui est propre, la cruauté froide et tranquille, l'atrocité qui se complaît dans l'excès des maux qu'elle invente, la rage aiguisée à plaisir[18]. Est-il concevable en effet que la douceur, la patience, l'humilité des Indiens, l'accueil si tendre et si touchant qu'ils avaient fait aux Espagnols, ne les eussent point désarmés, si le fanatisme ne fût venu les endurcir et les pousser au crime? Et à quelle autre cause imputer leur furie? Le brigandage, sans mélange de superstition, peut-il aller jusqu'à déchirer les entrailles aux femmes enceintes, jusqu'à égorger les vieillards et les enfants à la mamelle, jusqu'à se faire un jeu d'un massacre inutile, et une émulation diabolique de la rage des Phalaris? La nature, dans ses erreurs, peut quelquefois produire un semblable monstre; mais des troupes d'hommes atroces pour le plaisir de l'être, des colonies d'hommes-tigres passent les bornes de la nature. Les forcenés! en égorgeant, en faisant brûler tout un peuple, ils invoquaient Dieu et ses saints! Ils élevaient treize gibets et y attachaient treize Indiens, en l'honneur, disaient-ils, de Jésus-Christ et des douze apôtres! Était-ce impiété, ou fanatisme? Il n'y a point de milieu; et l'on sait bien que les Espagnols, dans ce temps-là comme dans celui-ci, n'étaient rien moins que des impies. J'ai donc eu raison d'attribuer au fanatisme ce que toute la malice du cœur humain n'eût jamais fait sans lui; et à qui se refuserait encore à l'évidence, je demanderais si les Espagnols, en guerre avec des catholiques, en auraient donné la chair à dévorer à leurs chiens? s'ils auraient tenu boucherie ouverte des membres de Jésus-Christ?
[18] Les cruautés que les sauvages du Canada exercent sur leurs captifs sont réciproques, et du moins leur furie est aiguisée par la vengeance. Mais que des hommes soient pires que des tigres envers des hommes plus doux que des agneaux, c'est ce que la nature n'a jamais produit sans le concours du fanatisme; et il faut croire que les Espagnols qui passaient en Amérique, étaient une espèce de monstres unique dans l'univers, ou reconnaître une cause qui les avait dénaturés.
Les partisans du fanatisme s'efforcent de le confondre avec la religion: c'est là leur sophisme éternel. Les vrais amis de la religion la séparent du fanatisme, et tâchent de la délivrer de ce serpent caché et nourri dans son sein. Tel est le dessein qui m'anime.
Ceux qui pensent que la victoire est décidée sans retour en faveur de la vérité, que le fanatisme est aux abois, que les autels qu'il embrassait ne sont plus pour lui un asyle, regarderont mon ouvrage comme tardif et superflu: fasse le ciel qu'ils aient raison! Je serais indigne de défendre une si belle cause, si j'étais jaloux du succès qu'elle aurait eu avant moi et sans moi. Je sais que l'esprit dominant de l'Europe n'a jamais été si modéré; mais je répète ici ce que j'ai déja dit, qu'il faut prendre le temps où les eaux sont basses, pour travailler aux digues.
Le but de cet ouvrage est donc, et je l'annonce sans détour, de contribuer, si je le puis, à faire détester de plus en plus ce fanatisme destructeur; d'empêcher, autant qu'il est en moi, qu'on ne le confonde jamais avec une religion compâtissante et charitable, et d'inspirer pour elle autant de vénération et d'amour, que de haine et d'exécration pour son plus cruel ennemi.
J'ai mis sur la scène, d'après l'histoire, des fourbes et des fanatiques; mais je leur ai opposé de vrais chrétiens. Barthélemi de Las-Casas est le modèle de ceux que je révère: c'est en lui que j'ai voulu peindre la foi, la piété, le zèle pur et tendre, enfin l'esprit du christianisme dans toute sa simplicité. Fernand de Luques, Davila, Vincent de Valverde, Requelme, sont les exemples du fanatisme qui dénature l'homme et qui pervertit le chrétien: c'est en eux que j'ai mis ce zèle absurde, atroce, impitoyable, que la religion désavoue, et qui, s'il était pris pour elle, la ferait détester. Voilà, je crois, mon intention assez clairement exposée, pour convaincre de mauvaise foi ceux qui feraient semblant de s'y être mépris.
LES INCAS.