Barthélemi, s'humiliant devant l'éternelle sagesse, pleurait au bord de l'Ozama[60], dans une retraite profonde, l'impuissance de ses efforts.

[60] Rivière sur laquelle Barthélemi Colomb, frère de l'amiral, avait fait bâtir la ville de Saint-Domingue.

Cependant l'isthme était en proie au plus inhumain des tyrans. Ce barbare était Davila. Sa cruauté l'avait rendu l'effroi des peuples des montagnes qui joignent les deux Amériques. A travers les rochers, les forêts, et les précipices, ses soldats, ses chiens dévorants furent lancés contre les sauvages. Pour les détruire, il n'en coûta que la peine de les poursuivre, et celle de les égorger. Ainsi fut ouvert le passage de l'océan du nord à la mer Pacifique.

Là, de nouveaux bords se découvrent; et l'ambition des conquêtes y voit un champ vaste à courir. Balboa[61], digne précurseur du sanguinaire Davila, a déja voulu pénétrer dans ces régions du midi; et des flots de sang indien ont inondé les bords où il a tenté de descendre. Après lui, de nouveaux brigands ont risqué de plus longues courses; mais la constance ou la fortune leur a manqué dans ces travaux.

[61] Vasco Nugnès de Balboa. Il avait découvert la mer du Sud en 1513. Ce fut à lui qu'un Indien répondit Béru, Pelu, je m'appelle Béru, et j'habite le bord de la rivière: de là le nom de Pérou. Balboa était gendre de Davila. Celui-ci lui fit trancher la tête.

Il fallait que, pour la ruine de cette partie du Nouveau-Monde, la nature eût formé un homme d'une résolution, d'une intrépidité à l'épreuve de tous les maux; un homme endurci au travail, à la misère, à la souffrance; qui sût manquer de tout et se passer de tout, s'animer contre les périls, se roidir contre les obstacles, s'affermir encore sous les coups de la plus dure adversité. Cet homme étonnant fut Pizarre; et cette force d'ame, que rien ne put dompter, n'était pas sa seule vertu. Ennemi du luxe et du faste, simple et grand, noble et populaire, sévère quand il le fallait, indulgent lorsqu'il pouvait l'être, et modérant, par la douceur d'un commerce libre et facile, la rigueur de la discipline et le poids de l'autorité, prodigue de sa propre vie, attachant un grand prix à celle d'un soldat; libéral, généreux, sensible, il n'avait point pour lui cette cupidité qui déshonorait ses pareils: l'ambition de s'illustrer, la gloire d'avoir entrepris et fait une immense conquête, étaient plus dignes de son cœur. Il vit entasser à ses pieds des monceaux d'or dans des flots de sang; cet or ne l'éblouit jamais, il ne se plut qu'à le répandre. Sobre et frugal pendant sa vie, on le trouva pauvre à sa mort. Tel fut l'homme que la fortune avait tiré de l'état le plus vil[62], pour en faire le conquérant du plus riche empire du monde.

[62] La première condition de Pizarre avait été la même que celle de Sixte-Quint.

Connu, par sa bravoure, du vice-roi de l'isthme[63], il en obtint le droit d'aller chercher, par delà l'équateur, des régions nouvelles et de nouveaux trésors. Un seul des vaisseaux qui restaient de la flotte de Balboa, lui suffit pour son entreprise. Il l'arme au port de Panama; et le bruit s'en répand bientôt jusqu'à l'île Espagnole[64], à cette île fameuse par la conquête de Colomb, et dont on avait fait depuis le siége de la tyrannie.

[63] Dom Pèdre Arias Davila.

[64] Saint-Domingue.