Au nom de Pizarre, une fière jeunesse demande à s'aller joindre à lui. Leur chef, Alonzo de Molina, magnanime et vaillant jeune homme, mais d'un courage trop bouillant et d'un naturel trop sensible, avait gagné, par sa candeur, l'estime et l'amitié du vertueux Las-Casas. Il voulut, avant de partir, l'embrasser et lui dire adieu.
«Eh quoi! lui dit le solitaire, l'avarice des Castillans n'est donc pas encore assouvie; et vous allez chercher pour eux de nouveaux bords à ravager!—Le ciel m'est témoin, répondit Alonzo, que c'est la gloire qui me conduit.—La gloire! ah! reprit l'homme juste, en est-il pour les assassins? en est-il à tomber sur un troupeau timide d'hommes nus, faibles, désarmés, à les égorger sans péril, avec une cruauté lâche? Votre gloire est celle du vautour, lorsqu'il déchire la colombe. Non, mon ami, je vous le dis, la honte et la douleur dans l'ame, rien ne peut effacer l'opprobre dont se couvrent les Castillans. Ils trahissent leur Dieu, leur prince, leur patrie; et leur avarice insensée se trompe, en croyant s'assouvir. Hélas! s'ils avaient bien voulu ménager leur conquête, l'Inde serait heureuse, l'Espagne serait opulente; mais, par l'abus honteux qu'ils font de la victoire, ils auront épuisé l'Espagne et ruiné l'Inde sans fruit.
«Eh bien, voici, lui dit Alonzo, le moment de les éclairer. Je ne connais Pizarre que par sa renommée; mais on me l'a peint généreux. Il est digne peut-être, ô mon ami, d'entendre de votre bouche la voix de l'humanité. Pourquoi ne demandez-vous pas à le suivre dans sa conquête? Venez. Vos conseils, votre zèle, vous rendront respectable et cher à mes compagnons comme à moi.»
Aux instances d'Alonzo, Barthélemi s'émeut; il sent réveiller dans son cœur son activité bienfaisante; et l'espoir d'être utile aux hommes ranime son ardeur. Mais la réflexion, la triste prévoyance, le découragent de nouveau. «Molina, dit-il au jeune homme, vous connaissez mon cœur. Je ne verrai jamais patiemment faire du mal aux Indiens; je parlerais pour eux sans ménagement et sans crainte; et vous-même peut-être, exposé à la haine de ceux que j'aurais offensés, vous vous plaindriez de mon zèle.—Venez, lui dit Alonzo; et ne pensons qu'au bien que votre présence peut faire. Qui sait les crimes et les maux que vous épargnerez au monde? Et quel reproche ne vous feriez-vous pas de n'avoir eu qu'à vous montrer, pour sauver des millions d'hommes, et de ne l'avoir pas voulu?—C'en est assez, lui dit Las-Casas. Je ne vous laisserai pas croire que j'aie renoncé par faiblesse à l'espérance d'être utile à ces infortunés. Je vous suivrai. Fasse le ciel que Pizarre daigne m'entendre!»
Ils partent ensemble; et bientôt le vaisseau qui les a reçus, aborde au rivage de l'isthme. On y débarque à l'embouchure du fleuve des Lézards[65]; et pour le remonter, on s'élance sur des canots. Chacun de ces canots, formé du creux d'un cèdre, porte vingt rameurs Indiens, qu'un farouche Espagnol commande. Mais ces rameurs, animés par les cris d'une jeunesse impatiente, redoublent en vain leurs efforts; le fleuve leur oppose tant de rapidité, qu'ils ont peine à le vaincre, et ne vont contre le torrent qu'avec une extrême lenteur. Celui qui les commande, semble leur faire un crime de la violence des eaux. Leur corps, ruisselant de sueur, est meurtri de verges sanglantes. Hors d'haleine et presque aux abois, ils souffrent leurs maux sans se plaindre; seulement des larmes muettes tombent sur leur rame, et se mêlent avec les gouttes de sueur qu'on voit distiller de leur sein; et quelquefois ils lèvent sur celui qui les frappe un regard douloureux et tendre, qui semble implorer sa pitié.
[65] Aujourd'hui la Chagre, qui, des montagnes de l'isthme, descend dans la mer du nord. Ses eaux font une lieue par heure.
Las-Casas, témoin de tant de barbarie, éprouve le tourment d'un père qui voit déchirer ses enfants. «Cessez, cruels, dit-il, cessez de tourmenter ces malheureux, qui se consument en efforts pour votre service. Voulez-vous les voir expirer? Ils sont hommes; ils sont vos frères; ils sont enfants du même Dieu que vous.» Alors s'adressant au plus jeune et au plus faible des rameurs: «Mon ami, lui dit-il, respirez un moment, je vais ramer à votre place.»
Les jeunes Espagnols, touchés de ce spectacle, s'empressèrent tous à l'envi de soulager les Indiens. Ceux-ci tendaient les mains à l'homme bienfaisant qui leur procurait ce relâche, le comblaient de bénédictions, et lui donnaient ce tendre nom de père qu'il avait si bien mérité!
Alors Molina, s'approchant de Las-Casas, lui dit tout bas, avec un mouvement de joie: «Eh bien, mon père, vous repentez-vous à-présent de nous avoir suivis? Barthélemi le regarda d'un œil où la tendre compassion et la tristesse étaient peintes, et ne lui répondit que par un profond soupir.
Il est un village, connu sous le nom de Crucès, où le fleuve cesse d'être navigable. Ce fut là qu'obligé de quitter les canots, on suivit, à travers les bois, une longue et pénible route. Mais toute pénible qu'elle est, la fatigue en est adoucie, quand, du haut des coteaux, le regard se promène sur des vallons que la nature se plaît à parer de ses mains; où la variété des arbres et des fruits, la multitude des oiseaux peints des couleurs les plus brillantes, forment un coup-d'œil enchanteur. Hélas! dans ces climats si beaux, tout ce qui respire est heureux; l'homme opprimé, souffrant et misérable, y gémit seul sous le joug de l'homme, et remplit de ses plaintes les antres solitaires qui le cachent à son tyran.