De montagne en montagne, on s'élève, on parvient jusqu'au sommet qui les domine, et d'où la vue, au loin, s'étend vers l'un et l'autre bord, sur l'immense abyme des eaux. De là se découvrent à-la-fois[66], d'un côté l'océan du nord, de l'autre la mer Pacifique, dont la surface, dans le lointain, s'unit avec l'azur du ciel. «Compagnons, leur dit Molina, saluons cette mer, cette terre inconnue, où nous allons porter la gloire de nos armes. Si Magellan s'est rendu immortel, pour avoir seulement reconnu ces pays immenses, quelle sera la renommée de ceux qui les auront soumis[67]?»
[66] On préfère ici le témoignage de M. de La Condamine à celui de Lionnel Wafer, lequel assure que d'aucun endroit de l'isthme on ne découvre à-la-fois les deux mers.
[67] Le voyage de Magellan, en 1521 et 1522, l'entreprise de Pizarre en 1524.
Il descend la montagne, et bientôt, approchant des murs où Davila commande, il lui fait annoncer cent jeunes Castillans qui viennent s'offrir à Pizarre, pour aller chercher avec lui la gloire et les dangers.
Le farouche tyran de l'isthme était plongé dans la douleur. Il venait de perdre son fils unique à la poursuite des sauvages. «Soyez les bien-venus, dit-il aux jeunes Castillans; et prenez part à la désolation d'un père, dont ces féroces Indiens ont dévoré le fils. Oui, les cruels l'ont dévoré, ce fils, mon unique espérance. Ah! tout leur sang peut-il jamais rassasier ma fureur? Poursuivez, massacrez cette race impie et funeste. S'il en échappe un seul, je ne me croirai point vengé.»
Pizarre fit un accueil plus doux aux nouveaux compagnons que lui amenait la fortune. Il les reçut sur son vaisseau, avec cet air plein de franchise et d'affabilité qui lui gagnait les cœurs; et après les éloges qu'il devait à leur zèle, il leur présenta ses amis. «Voilà, dit-il, le généreux Almagre et le pieux Fernand de Luques[68], qui consacrent, à mon exemple, leur fortune à cette entreprise; Almagre, assez connu par sa valeur, et Fernand par les dignités qu'il remplit dans le sacerdoce. Près de lui vous voyez Valverde, zélé ministre des autels: c'est lui qui sera parmi nous l'interprète du ciel, l'organe de la foi, l'apôtre de la vérité, chez ces nations idolâtres. Ce guerrier est Salcédo, noble et vaillant jeune homme: c'est à ses mains que l'étendard de la Castille est confié, et c'est lui qui nous conduira dans le chemin de la victoire. Vous voyez dans Ruïz un savant pilote, à qui cette mer est connue, et qui le premier a tenté d'en parcourir les écueils, sous l'intrépide Balboa.» Il leur nomma de même avec éloge Péralte, Ribéra, Séraluze, Aléon, Candie, Oristan, Salamon, et tous ceux qui l'accompagnaient.
[68] Augustin Zarate prétend qu'Almagre était fils naturel de Fernand de Luques. (Découverte et conquête du Pérou, l. 1.)
Alonzo lui nomme à son tour les Castillans qu'il lui amène, tels que le jeune et beau Mendoce, l'audacieux Alvar, le bouillant et fougueux Pennate, et Valasquès plus froidement superbe, et le magnanime Moscose, et Moralès, qui le premier devait périr en abordant. Infortuné jeune homme, tu portais dans tes yeux le courage d'un immortel! Pizarre en connaît un grand nombre, ou par leur renommée, ou par celle de leurs aïeux. Il leur témoigne à tous combien il est sensible à l'honneur de les commander. Ses regards s'attachent enfin sur l'humble et pieux solitaire qu'il voit à côté d' Alonzo. «Est-ce encore là, demande-t-il, un messager de la foi, que son zèle engage à nous suivre?»
Au nom de Las-Casas, au nom de ce héros de la religion et de l'humanité, que l'Espagne avait honoré du nom de Protecteur de l'Inde, Pizarre est saisi de respect, et se prosternant devant lui, croit adorer la vertu même. «Est-ce vous, lui dit-il, vénérable et pieux mortel, est-ce vous qui venez bénir et encourager nos travaux? Quel présage pour moi de la faveur du ciel, et du succès de mon entreprise!»
«Vaillant et généreux Pizarre, lui répondit le solitaire, le seul témoignage assuré de la faveur du ciel est dans le cœur de l'homme juste. Méritez-la par vos vertus; et n'enviez point aux méchants, des succès dont le ciel s'irrite. La gloire d'être humain, sensible, et bienfaisant, sera pure, et d'autant plus belle, que vous aurez peu de rivaux.»