«Les Indiens, sans doute, ont exercé entre eux des cruautés bien condamnables; mais, fussent-ils plus inhumains, est-ce à vous de les imiter? Leur malheur, hélas! est de croire à des dieux sanguinaires. Si, au lieu du tigre, ils voyaient sur leurs autels l'agneau sans tache, ils seraient doux comme l'agneau. Et qui de nous peut dire qu'élevé dès l'enfance dans le sein des mêmes erreurs, l'exemple de ses pères, les lois de son pays n'auraient pas tenu sa raison captive sous le même joug? Plaignez donc, sans les condamner, ces esclaves de l'habitude, ces victimes du préjugé. Cependant dites-moi s'ils sont par-tout les mêmes, et quel mal avaient fait les peuples de l'Espagnole et de Cuba? Rien de plus doux, de plus tranquille, de plus innocent que ces peuples. Toute leur vie était une paisible enfance; ils n'avaient pas même des flèches pour blesser les oiseaux de l'air. Les en a-t-on plus épargnés? C'est là que j'ai vu des brigands, sans motifs, sans remords, massacrer les enfants, égorger les vieillards, se saisir des femmes enceintes, leur déchirer les flancs, en arracher le fruit… O religion sainte, voilà donc tes ministres! O Dieu de la nature, voilà donc tes vengeurs! Enfermer un peuple vivant dans les rochers où germe l'or, l'y faire périr de misère, de fatigue, et d'épuisement, pour accumuler vos richesses, et pour engendrer sur la terre tous les vices, enfants du luxe, de l'orgueil, de l'oisiveté; ô Fernand, c'est la pénitence que vous imposez à ces peuples! Écartez ce masque hypocrite, qui vous gêne sans nous tromper. Vous servez un Dieu; mais ce Dieu, c'est l'impitoyable avarice. C'est elle qui, par votre bouche, outrage ici l'humanité, et veut rendre le ciel complice des fureurs qu'elle inspire, et des maux qu'elle fait.»
Fernand, qui, pendant ce discours, n'avait cessé de frémir et de rouler sur l'assemblée des yeux étincelants, se levait pour répondre. Pizarre le retint. Mais Valverde parla, et prit le ton paisible d'un sage conciliateur. Cet homme, le plus noir, le plus dissimulé que l'Espagne eût produit, pour le malheur du Nouveau-Monde, portait dans son cœur tous les vices; mais il les couvait sourdement; et le masque de l'hypocrisie, qu'il ne quittait jamais, en imposait à tous les yeux.
«Barthélemi, dit-il, ne consultons ici que les intérêts de Dieu même: car l'homme n'est rien devant lui. Ces peuples sont ses ennemis, et ses ennemis éternels, s'ils meurent dans l'idolâtrie; vous ne le désavouerez pas. Comment donc celui qui demain sera l'objet de sa colère, peut-il être aujourd'hui l'objet de mon amour? Qu'ils se fassent chrétiens; la charité nous lie. Mais jusques-là Dieu les exclut du nombre de ses enfants. C'est à ce titre d'ennemis des gentils et des infidèles, et de conquérants pour la foi, que ce monde nous appartient. Le souverain pontife en a fait le partage, et l'a fait du plein pouvoir de celui de qui tout dépend[71]. Mais quelles que soient les richesses que profanent les Indiens, quelque abus même qu'ils en fassent, le droit d'en dépouiller les temples et les autels de leurs idoles, pour en faire un plus digne usage, n'est pas ce qui doit nous toucher. Oublions ces fragiles biens; ne pensons qu'au salut des ames. Il s'agit de gagner, ou de laisser périr celles de tous ces malheureux. Voulez-vous les abandonner, ou les retirer de l'abyme? Pour les sauver, à Dieu ne plaise que je veuille que l'on préfère les moyens les plus violents. Dans les îles peut-être on a été trop loin; on n'a pas assez modéré la première ferveur du zèle; et s'il est un moyen plus doux de captiver les Indiens, qu'un esclavage salutaire, comme vous je demande qu'on daigne l'essayer. Mais si l'on se voit obligé de faire à des esprits rebelles une heureuse nécessité de subir le joug de la foi, vaut-il mieux les abandonner, que d'employer à les réduire une utile et sainte rigueur? C'est ce que je ne puis penser. Attendons que les circonstances nous éclairent et nous décident, sans renoncer au droit divin de commander et de contraindre, mais avec la ferme assurance de ne jamais en abuser. Voilà, je crois, ce que le zèle, d'accord avec l'humanité, conseille à des héros chrétiens.»
[71] Les termes de la bulle: De nostrâ merâ liberalitate, et ex certâ scientiâ, ac de apostolicæ potestatis plenitudine… Autoritate omnipotentis Dei, nobis in beato Petro concessâ… donamus, concedimus et assignamus.
L'assemblée était satisfaite du parti modéré que proposait Valverde. Mais Las-Casas ne vit en lui qu'un fourbe adroit et dangereux. «De toutes les superstitions, dit-il, la plus funeste au monde est celle qui fait voir à l'homme, dans ceux qui n'ont pas sa croyance, autant d'ennemis de son Dieu: car elle étouffe dans les cœurs tout sentiment d'humanité; et Valverde a raison: comment peut-on aimer l'éternel objet des vengeances et de la haine de son Dieu? De là ce barbare mépris qu'on a conçu pour les sauvages, et souvent cette joie atroce qu'on ressent à les opprimer. Ah! loin de nous cette pensée, que Dieu, tant que l'homme respire, puisse le haïr un moment. Ces Indiens sont comme vous l'ouvrage de ses mains, il aime son ouvrage, il les a faits pour être heureux. Toujours le même, il veut encore ce qu'il voulut en les créant; et, infini dans sa puissance comme dans sa bonté, il a mille moyens qui nous sont inconnus, d'attirer à lui ses enfants.
«Le lien fraternel n'est donc jamais rompu: la charité, l'égalité, le droit naturel et sacré de la liberté, tout subsiste; et, d'accord avec la nature, la foi, d'un bout du monde à l'autre, ne présente aux yeux du chrétien que des frères et des amis. Mais, dites-vous, si l'esclavage est le seul moyen d'engager, de retenir les Indiens sous le joug de la foi!… Juste ciel! l'esclavage, la honte et le scandale de la religion, est le seul moyen de l'étendre! Ah! c'est lui qui la déshonore, qui la rend odieuse, et qui la détruirait, si l'enfer pouvait la détruire. Il fut cruel chez tous les peuples; il est atroce parmi nous. Vous le savez, vous avez vu le fils arraché à son père, la femme à son époux, la mère à ses enfants; vous avez vu jeter dans le fond d'un vaisseau des troupeaux d'hommes enchaînés, y croupir entassés, consumés par la faim; vous avez vu ceux qui sortaient de cet exécrable tombeau, pâles, abattus de faiblesse, aussitôt condamnés aux travaux les plus accablants. Et c'est là, dit-on, le moyen de gagner les esprits! En a-t-on tenté d'autre? a-t-on daigné les éclairer? a-t-on pris soin de les instruire? veut-on même qu'ils soient instruits? On veut qu'ils vivent et qu'ils meurent comme des animaux stupides. Pour les persuader il eût fallu vivre avec eux, souffrir leur indocilité, l'apprivoiser par la douceur, l'attirer par la confiance, et la vaincre par les bienfaits. C'est l'exemple qui prouve; et le plus digne apôtre de la religion, c'est la vertu. Soyez bons, soyez justes; vous serez écoutés. Je connais bien ce Nouveau-Monde! Interrogez ceux dont le zèle portait le flambeau de la foi dans ces régions désolées, où l'on a commis tant de maux. Demandez-leur quel doux empire a sur l'ame des Indiens la raison, l'équité, la vertu bienfaisante, la consolante vérité. Demandez-leur s'il fut jamais de peuple moins jaloux de ses opinions, plus empressé d'ouvrir les yeux à la lumière, plus facile à persuader? Mais au moment qu'on leur prêchait un Dieu clément et débonnaire, ils voyaient arriver des ravisseurs perfides et d'infâmes déprédateurs, qui, au nom de ce même Dieu, les dépouillaient, les enchaînaient, leur faisaient souffrir mille outrages. Pouvaient-ils ne pas accuser de fourberie et d'imposture ceux qui leur annonçaient la douceur de sa loi? Ce que je dis là, je l'ai vu, je l'ai vu: ce n'est pas devant moi qu'il faut calomnier ces peuples.
«Mais, fussent-ils opiniâtres et obstinés dans leurs erreurs, est-ce pour vous une raison de les réduire au rang des bêtes? On espère adoucir pour eux les rigueurs de la servitude! On l'a promis cent fois; a-t-on pu s'y résoudre? J'ai vu Ferdinand s'attendrir; j'ai vu Ximenès s'indigner; j'ai vu Charles frémir des inhumanités dont je leur faisais la peinture. Ils y ont voulu remédier; et, avec toute leur puissance, ils l'ont voulu en vain. Quand le vautour de la tyrannie s'est saisi de sa proie, il faut qu'il la dévore, et rien ne peut l'en détacher. Non, mes amis, point de milieu: il faut renoncer au nom d'hommes, abjurer le nom de chrétiens, ou nous interdire à jamais le droit de faire des esclaves. Cet avilissement honteux, où le plus fort tient le plus faible, est outrageant pour la nature, révoltant pour l'humanité, mais abominable sur-tout aux yeux de la religion. Mon frère, tu es mon esclave, est une absurdité dans la bouche d'un homme, un parjure et un blasphème dans la bouche d'un chrétien.
«Et de quel titre s'autorise la fureur d'opprimer? Conquérants pour la foi! La foi ne nous demande que des cœurs librement soumis. Qu'a-t-elle de commun avec notre avarice, nos rapines, nos brigandages? Le Dieu que nous servons est-il affamé d'or? Un pontife a partagé l'Inde! Mais l'Inde est-elle à lui? mais avait-il lui-même le droit qu'on s'arroge en son nom? Il a pu confier ce monde à qui prendrait soin de l'instruire, mais non pas le livrer en proie à qui voudrait le ravager. Le titre de sa concession est fait pour un peuple d'apôtres, non pour un peuple de brigands.
«L'Inde n'est donc à vous que par droit de conquête; et le droit de conquête, tyrannique en lui-même, ne peut être légitimé que par le bonheur des vaincus. Oui, Pizarre, c'est la clémence, la bonté, qui le justifient; et l'usage de la victoire va vous donner la renommée, ou d'un brigand par vos fureurs, ou d'un héros par vos bienfaits. Ah! croyez-moi, n'attendez pas le moment de l'ivresse et de l'emportement, pour mettre un frein à la victoire. Ce jour est, pour vous, consacré à des résolutions saintes. Tous ces guerriers, disposés comme vous à écouter la voix de la nature, suivront votre exemple à l'envi. Ils sont jeunes, sensibles, et la corruption ne les a point gagnés encore: j'en ai fait l'épreuve récente; je crois même les voir touchés des malheurs que je vous ai peints. Je vous conjure, au nom de la religion, au nom de la patrie et de l'humanité, de faire avec eux le serment d'épargner les peuples soumis, de respecter leurs biens, leur liberté, leur vie. C'est un lien sacré dont vous aurez besoin peut-être, pour vous épargner de grands crimes; c'est du moins un gage de paix, qu'au nom des Indiens, leur ami, dirai-je leur père, vous demande à genoux, et les larmes aux yeux.» A ces mots il se prosterna.
«Et moi, dit Fernand, je m'oppose à cet acte déshonorant. Tant de précaution marque pour nous trop peu d'estime. L'homme fidèle à son devoir se répond assez de lui-même, et n'a pas besoin qu'on le gêne par les entraves du serment.»