«Pour garantir vos intérêts, reprit modestement Las-Casas, le serment le plus redoutable vient d'être exigé par vous-même; et pour le salut de ces peuples, le serment vous paraît inutile et injurieux!»

Fernand se sentit confondu, et n'en devint que plus atroce. Il se répandit en injures contre le protecteur de l'Inde, l'accusa de trahir son roi, sa patrie, et son Dieu lui-même, lui donna les noms odieux de délateur, de partisan du crime et de l'impiété. Pizarre, à qui cet homme violent et pervers était trop nécessaire encore, vit le moment qu'il le perdait. Il commença par l'appaiser, et puis, s'adressant à Las-Casas, lui dit d'un air respectueux, que son zèle méritait bien la gloire qu'il lui avait acquise; que ses conseils et ses maximes lui seraient à jamais présents; qu'il les suivrait autant qu'il lui serait possible; mais qu'il croyait que sa parole était un gage suffisant.

Le solitaire consterné se retire avec Alonzo. «Vous voyez, dit-il, mon ami, qu'ici mon zèle est inutile. Je vous l'avais bien dit. Cette épreuve m'éclaire; n'en demandez pas davantage. Je crois connaître assez Pizarre: il serait juste et modéré, si chacun consentait à l'être: mais il veut réussir; et son ambition fera céder aux circonstances sa droiture et son équité. Je ne vous propose point de renoncer à le suivre; ce serait affaiblir le nombre et le parti des gens de bien. Mais moi, dont la présence est déja importune, et serait bientôt odieuse, je n'ai plus désormais qu'à regagner ma solitude. Adieu. Si vous voyez tourner cette conquête en brigandage, prenez conseil de votre cœur, il vous conduira toujours bien.»

Alonzo, déja mécontent de tout ce qui s'était passé, fut sur-tout indigné de voir qu'on se délivrait de Las-Casas; et lui-même il l'aurait suivi, si son honneur, trop engagé, ne l'avait retenu. «Mon ami, lui dit-il, je reste, je vous obéis à mon tour: mais j'observerai la conduite et les intentions de Pizarre; j'éprouverai dans peu s'il tient ce qu'il vous a promis; et si j'ai le malheur d'être avec des brigands, soyez bien assuré que je n'y serai pas long-temps.»

CHAPITRE XIII.

Barthélemi fut remmené jusqu'au fleuve des Lézards. Il monte une barque indienne, et la rapidité du fleuve l'éloigne bientôt de Crucès. Libre et seul avec ses sauvages, il leur parlait, il jouissait de leurs caresses naïves, il tâchait de les consoler.

L'un d'eux lui dit: «Notre bon père, tu nous aimes et tu nous plains. Nous savons tout ce que tu as fait pour soulager notre misère. Veux-tu porter la joie chez nos amis de la montagne? Ils savent que nous t'avons vu: Capana, le chef de nos frères, donnerait dix ans de sa vie pour te posséder un moment. Viens le voir. Le sentier qui mène à sa retraite est rude, étroit, entrecoupé de torrents et de précipices; mais, sur des tissus de liane, nous te porterons tour-à-tour.»

A ces mots, deux ruisseaux de larmes coulèrent des yeux de Las-Casas; et tant de courses d'un monde à l'autre, tant de peines et de travaux qu'il avait essuyés pour eux, tout fut récompensé.

«Quoi, sur l'isthme! quoi, près d'ici, des Indiens libres encore! Ah! du moins sont-ils bien cachés, demanda-t-il, et Davila ne peut-il pas les découvrir?» Leur asyle est sûr, lui dirent les sauvages; nous seuls en connaissons la route; et le silence est sur nos lèvres. Nous savons nous taire et mourir.

Las-Casas consent à les suivre. On laisse le canot dans une anse du fleuve; et à travers d'épais buissons on s'enfonce dans ces déserts.