Comme ils passaient un défilé entre deux hautes montagnes, un cri fit retentir les bois. Les Indiens pâlirent, leurs cheveux se dressèrent. C'était le cri du tigre; ils l'avaient reconnu. Immobiles et en silence, ils écoutèrent; le même cri se fait entendre de plus près. Alors, jugeant que le péril approche, et que le tigre vient sur eux, ils se rassemblent, ils se pressent autour de Las-Casas. «Laisse-nous t'entourer, lui disent-ils, et ne crains rien, ne crains rien; il n'en prendra qu'un, et ce ne sera pas toi.» En effet, l'animal féroce, pour franchir le vallon, ne fait que trois élans, et, saisissant un Indien, l'emporte dans les bois, sans ralentir sa course[72]. Le pieux solitaire lève les mains au ciel, en poussant un cri lamentable, et tombe oppressé de douleur. Bientôt, reprenant ses esprits, et se retrouvant au milieu de ses Indiens qui le rappellent à la vie: «Ah! mes amis, qu'ai-je vu? leur dit-il.—Allons, mon père, prends courage, lui répondent ces malheureux; ce n'est rien.—Ce n'est rien, grand Dieu!—Non, ce n'est rien que les tigres, en comparaison des Espagnols. O race impie et féroce, quelle honte pour vous! s'écria Las-Casas: vous réduisez les Indiens à ne pas se plaindre des tigres!»
[72] On lit dans l'Histoire générale des Voyageurs, que dans la province de Vénézuéla les tigres sont si terribles, qu'il n'est pas rare de les voir entrer dans les cases des Indiens, saisir un homme, et l'emporter dans leur gueule aussi facilement qu'un chat emporte une souris.
Enfin, de rochers en abymes, ils approchent de la vallée. Elle était entourée d'un cercle de montagnes couvertes d'épaisses forêts, et qui, de tous côtés, ne présentaient aux yeux qu'une masse énorme et profonde, sans laisser soupçonner le vide que leur enceinte renfermait.
A travers l'épaisseur des bois, on s'avance, on gravit, on franchit enfin les montagnes. Tout-à-coup, aux yeux de Las-Casas, se découvre un riche vallon, dont la fertilité l'enchante. Au centre de la plaine s'élevait un hameau, et au milieu du hameau la cabane du cacique. Barthélemi, à cette vue, se sent ému de joie et de pitié. «Pauvre peuple, s'écria-t-il avec attendrissement, fasse le ciel que ton asyle soit à jamais impénétrable!»
A l'approche des Indiens, leurs compagnons accourent, impatients d'apprendre ce qu'ils leur viennent annoncer. «Nous vous amenons notre père, disent ceux-ci avec transport. Le voilà, c'est lui, c'est Las-Casas.» A ce nom, rien ne peut exprimer l'allégresse de ce peuple reconnaissant. Leurs bras se disputent la gloire de l'enlever, de le porter en triomphe jusqu'au village, où le cacique a déja su l'arrivée de Las-Casas.
Il s'avance au-devant de lui, et lui tendant les bras: «Viens, lui dit-il, mon père, viens consoler tes enfants de tous les maux qu'on leur a faits: en te voyant, ils les oublient.» Las-Casas jouissait du bonheur le plus doux que puisse goûter sur la terre un cœur vertueux et sensible. «O mes amis, leur disait-il en les embrassant tour-à-tour, si vous m'aimez si tendrement, moi qui ne vous ai fait aucun bien; quel n'eût pas été votre amour pour un peuple qui eût mis sa gloire à vous donner des arts utiles, de sages lois, de bonnes mœurs, et un culte agréable au Dieu de l'univers!—Ah! mon père, dit le cacique, nous aurions adoré ce peuple généreux. Laissons les regrets inutiles. Le seul homme, entre ces barbares, qui ait été juste et bienfaisant, nous le possédons. Je ne veux t'occuper que de notre joie.»
Il le mena dans sa cabane; et quelle fut la surprise de Barthélemi, en y voyant sur un autel une statue de bois de cèdre, où ses traits étaient ébauchés! Le cacique lui dit: «Regarde. C'est toi, mon père, oui, c'est toi-même. Un de nos Indiens qui t'avait vu, et qui t'avait toujours présent, m'a fait ta ressemblance. Elle nous suit par-tout, c'est elle que nous invoquons dans toutes nos entreprises; et depuis que nous la possédons, tout nous a réussi.»
Las-Casas, qui d'abord n'avait pu se défendre d'un mouvement de reconnaissance, se reprocha ce sentiment; et parlant au cacique d'un air doux et sévère: «Renversez, dit-il, cette image; un simple mortel n'est pas digne de votre vénération.» A ces mots, il allait saisir la statue, pour la briser. Le cacique la défendit, comme il eût défendu ses enfants et sa femme. «Ah! lui dit-il, laisse-nous cette chère ombre de toi-même. Quand tu ne seras plus, elle rappellera à nos enfants, à nos neveux, le seul ami que nous ayons eu parmi nos cruels oppresseurs.»
Tout le peuple s'assemble autour de la cabane, et demande à voir Las-Casas. Il se montre, et l'air retentit de ce cri d'allégresse, «Le voilà l'homme juste, l'homme bienfaisant, le voilà. Il nous aime, il nous plaint, il vient voir ses amis. Qu'il reste avec nous, l'homme juste: nos cœurs et nos biens sont à lui.»
«O Dieu de la nature! s'écria Las-Casas, se pourrait-il que des cœurs si vrais, si doux, si simples, si sensibles, ne fussent pas innocents devant toi!»