Cependant de jeunes chasseurs se sont répandus dans la plaine, les uns perçant les oiseaux de l'air de leurs flèches inévitables, les autres forçant à la course les chevreuils, moins agiles qu'eux. La proie arrive en affluence; et le festin est préparé.
Assis à côté du cacique, et au milieu de sa famille, Las-Casas s'instruit de leurs lois, de leurs mœurs, et de leur police. La nature est leur guide et leur législateur. S'aimer, s'aider mutuellement, éviter de se nuire; honorer leurs parents, obéir à leur roi; s'attacher à une compagne qui les soulage dans leurs travaux, et qui leur donne des enfants, sans que le soupçon même de l'infidélité trouble cette union paisible; cultiver en commun leurs champs, et s'en distribuer les fruits: telle était leur société.
Eh bien, dit Las-Casas, c'est la loi de mon Dieu, qu'il a gravée dans vos ames: vous le servez sans le connaître; et c'est sa voix qui vous conduit.
«Ton Dieu! il est notre ennemi, dit le cacique; il est le dieu des Espagnols.—Le dieu des Espagnols n'est point votre ennemi: il est le Dieu de la nature entière; et nous sommes tous ses enfants.—Ah! s'il est vrai, dit le cacique, nous cherchons un Dieu qui nous aime; celui de Las-Casas doit être juste et bon, et nous voulons bien l'adorer. Hâte-toi, fais-le-nous connaître.» Alors, se livrant à son zèle, Las-Casas leur fit de son Dieu une peinture si sublime et si touchante, que le cacique, se levant avec transport, s'écria: «Dieu de Las-Casas, reçois nos vœux!» Et tout son peuple répéta ces mots après lui.
Dans ce moment, le cacique, regardant le solitaire, crut voir sur son visage un éclat tout divin: car la piété l'animait; il était rayonnant de joie. «Écoute, lui dit-il; ton Dieu ne se fait-il jamais voir aux hommes?—Ils l'ont vu, répondit Las-Casas; il a même daigné habiter parmi eux.—Sous quels traits?—Sous les traits d'un homme.—Achève. N'es-tu pas toi-même ce dieu qui vient nous consoler?—Moi!—Si tu l'es, cesse de nous cacher ce que tant de vertu annonce. Parle. Nous allons t'adorer.»
Barthélemi se confondit dans une humilité profonde, et rejeta loin cette erreur. Mais, avant d'exposer des vérités sublimes à l'incrédulité de ces faibles esprits, il voulut savoir quel était leur culte. «Hélas! dit le cacique, nous adorions le tigre, comme le plus terrible de tous les animaux. Mais que ton Dieu n'en soit point jaloux. C'était le culte de la crainte, et non pas celui de l'amour.—Allons, allons, dit Las-Casas, renverser cette horrible idole.» Et les Indiens, animés du zèle qu'il leur inspirait, couraient au temple sur ses pas.
CHAPITRE XIV.
D'une grotte profonde, voisine de ce temple, Barthélemi crut entendre sortir des gémissements. «Qu'est-ce? demanda-t-il.—Passons, dit le cacique. Épargne à tes amis la honte de te montrer des malheureux.» Sans vouloir insister, Barthélemi s'avance jusqu'à ce temple abominable, où l'on voyait le dieu-tigre sur un autel rougi de sang. «Quel est le sang, demanda-t-il encore, qu'on a versé sur cet autel?—Celui des animaux, répondit le cacique, et quelquefois…—Achève.—Celui des Espagnols.—Des Espagnols!—Lorsqu'ils pénètrent jusqu'au centre de ces forêts, il faut bien les tuer, ou les prendre vivants. Et que faire de ces captifs, à moins que de les immoler? S'il s'en échappait un seul, notre asyle serait connu, et notre perte inévitable. Tu viens d'entendre la plainte d'un malheureux jeune homme qui nous fait compassion. Je ne puis me résoudre à le faire mourir. Cependant il faut bien qu'il meure; car, s'il nous échappait, il irait nous trahir.»
Las-Casas demande à le voir; et après avoir fait briser l'autel et l'idole du tigre, il retourne vers la prison où le jeune homme est enfermé.
Le captif, en voyant entrer ce religieux vénérable, ne douta point que ce ne fût encore un nouveau martyr de la foi, qu'on allait immoler. «O mon père, venez, dit-il, m'encourager par votre exemple; venez apprendre à un jeune homme à se détacher de la vie, à mourir courageusement.»