A cet âge on ne sait pas feindre avec tant d'art et de noirceur, et Las-Casas ne doutait pas que Gonsalve ne fût sincère; mais il le connaissait trop faible pour oser compter sur sa foi. «Vous êtes sans doute à-présent bien déterminé, lui dit-il, à ne pas trahir ce bon peuple; mais je prévois tout l'ascendant d'un père; et je ne répondrai jamais qu'il ne vienne à bout de surprendre ou d'arracher votre secret. Ce que je vous dis là, je l'ai dit de même au cacique. C'est lui que le péril regarde, c'est à lui de se consulter.»
«Je laisse, dit-il à Capana, ton captif dans l'affliction. Il soupire ardemment pour la liberté. Je t'ai fait voir tout le danger de le renvoyer à son père; mais je ne dois pas te dissimuler l'avantage de ce bienfait. Il peut arriver que son père vous découvre; et alors vous auriez pour appui ce jeune homme, à qui ta clémence aurait fait un devoir sacré de ne t'abandonner jamais. L'amour paternel a des droits sur les tyrans les plus farouches. C'est le dernier endroit sensible par où leur ame s'endurcit. Après cela, décide-toi sur le parti que tu dois prendre: j'ignore comme toi quel serait le plus sage, et tu sais aussi-bien que moi quel serait le plus généreux.
«Pour moi, dépourvu des moyens de célébrer ici nos augustes mystères, d'y établir le sacerdoce, et d'y perpétuer le culte des autels, je vais vous chercher des pasteurs, et peut-être vous assurer un repos plus tranquille. Adieu. Je demande au ciel, et j'espère de vous revoir avant de descendre au tombeau.»
La désolation du jeune Davila fut extrême, quand il apprit que Las-Casas l'abandonnait. Il alla se jeter aux pieds du cacique. «Ah! lui dit-il, pourquoi te défier d'un malheureux qui te doit tout? La nature m'a fait un cœur sensible comme à toi; mais eût-elle mis à la place le cœur du tigre que tu adorais, tes vertus l'auraient attendri. Tu m'as appelé ton ami, tu m'as embrassé comme un frère; va, je ne l'oublierai jamais: je ne suis ingrat ni perfide. Il y va de ta vie et du salut de tes amis, que ton asyle soit inconnu; il le sera par mon silence. J'en atteste mon Dieu, ce Dieu qui est devenu le tien.»
«Oui, je te crois sensible et bon, dit le cacique; mais tu es faible; et l'homme faible est toujours à la veille d'être méchant. Comment braverais-tu l'autorité d'un père? tu n'as pas su braver la mort.—La mort m'a causé de l'effroi, je l'avoue, dit le jeune homme en se levant avec fierté; mais si, pour éviter la mort, tu m'avais proposé un crime, tu aurais vu lequel des deux m'aurait le plus épouvanté. Puisque je n'ai pas ton estime, je ne te demande plus rien. Je renonce à la liberté; je te dispense même de me laisser la vie.» A ces mots il se retira.
Le cacique, qui le suivait des yeux, et qui le voyait abattu de tristesse, sentit lui-même, comme un poids dont son cœur était oppressé, la dureté de son refus. Il fit appeler Las-Casas. «Emmène avec toi ce jeune homme, lui dit-il: sa douleur me pèse et me fatigue; la présence d'un malheureux est insupportable pour moi.—As-tu bien réfléchi? lui dit le solitaire.—Oui, je sais qu'un mot de sa bouche nous perd, mon peuple et moi, nous livre à nos tyrans; mais la pitié l'emporte sur la crainte: je ne veux plus le voir souffrir.»
Si l'on a vu des enfants vertueux aux funérailles de leur père, d'un père tendre et bien-aimé, c'est l'image de la douleur des Indiens, au départ de Las-Casas. Le cacique et son peuple, le visage abattu, les yeux baissés et pleins de larmes, l'accompagnèrent en silence jusqu'au bord de la forêt. Là, il fallut se séparer.
Témoin de leurs tristes adieux, Gonsalve renfermait sa joie. Le cacique, ôtant son collier, le jeta au cou du jeune homme, l'embrassa, et lui dit: «Sois toujours notre ami; et si jamais tu étais pressé par nos tyrans de leur découvrir où nous sommes, regarde ce collier, souviens-toi de Las-Casas, et demande à ton cœur si tu dois nous trahir.»
Les deux Espagnols, sur la foi de leurs guides, s'en allant à travers les bois, se retraçaient les mœurs et le naturel des sauvages. Vint un moment où Las-Casas, regardant le jeune Davila: «Vous voyez, lui dit-il, si, comme on le prétend, ils sont indignes du nom d'hommes, et s'il est malaisé d'en faire des chrétiens. L'homme n'est indocile que pour ce qui répugne au sentiment de la bonté. Il ne se refuse jamais aux vérités qui le consolent, qui le soulagent dans ses peines, et qui lui font chérir ces deux présents du ciel, la vie et la société. Que ces vérités passent sa faible intelligence, pourvu qu'elles touchent son cœur, il en sera persuadé; il croit tout ce qu'il aime à croire. Toute la nature à ses yeux est un mystère assurément; eh bien, voit-on qu'en jouissant de ses bienfaits il lui reproche l'obscurité de ses moyens? Il en sera de même de la religion; plus elle fera d'heureux, moins elle trouvera d'incrédules.»
«Mais, reprit Gonsalve, peut-on dissimuler ce qu'elle a d'affligeant, ce qu'elle a d'effrayant pour l'homme?—Elle n'a rien que d'attrayant, d'encourageant pour la vertu, de consolant pour l'innocence, lui répondit le solitaire; et je n'en veux pas davantage pour la faire adorer par-tout. De bonnes lois gênent le vice, épouvantent le crime, affligent les méchants; et l'on aime de bonnes lois, parce qu'il dépend de chacun d'en recueillir les fruits et d'être heureux par elles. On aimera de même une religion qui, comme ces lois salutaires, est favorable aux gens de bien, rigoureuse aux méchants, et indulgente aux faibles. Mais, en la professant dans cette pureté, on ne peut opprimer personne; on ne s'abreuve point de sang; on est obligé d'être humain, juste, patient, secourable, et sur-tout désintéressé; de joindre l'exemple au précepte, d'instruire par ses bonnes œuvres, et de prouver par ses vertus. L'orgueil et la cupidité ne peuvent se forcer à ces ménagements; le droit du glaive est plus commode; et avec d'odieux prétextes, dont les passions s'autorisent, on se permet la violence, la rapine, et le brigandage jusqu'aux excès les plus criants…» Le solitaire, à ces mots, s'aperçut que le fils de Davila baissait les yeux, et que la rougeur de la honte se répandait sur son visage. «Pardonne, lui dit-il, jeune homme. Je t'afflige. C'est le ciel qui te l'a donné, ce père rigoureux. Tout injuste qu'il est, ne cesse jamais de l'aimer, de le respecter, de le plaindre. Seulement ne l'imite pas.»