On arrive à Crucès. Les Indiens s'éloignent; Barthélemi et Gonsalve, au moment de se séparer, s'embrassent tendrement. «Adieu. Tu vas revoir ton père, dit le solitaire au jeune homme; souviens-toi du cacique, daigne penser à moi. Je n'entendrai point tes paroles; mais Dieu sera présent; et ton cœur lui a juré d'être fidèle aux Indiens.»
Gonsalve retourne à Panama; et Las-Casas descend le fleuve jusqu'à la côte orientale, où un navire le reçoit, et va le porter au rivage que baigne l'Ozama, en épanchant son onde dans le sein du vaste océan.
CHAPITRE XVI.
Dom Pèdre Davila pleurait l'héritier de son nom avec les larmes de l'orgueil, de la rage, et du désespoir. En le voyant, il se livra à tous les transports de la joie. «Le ciel, lui dit-il, ô mon fils, le ciel te rend aux vœux d'un père. Mais tous ces braves Castillans qui t'accompagnaient, que sont-ils devenus?—Ils sont morts, répondit Gonsalve. Les Indiens poursuivis nous ont enfin résisté; et nous avons succombé sous le nombre. Ils me tenaient captif; ils ont su qui j'étais; et leur chef m'a laissé la vie, et m'a rendu la liberté. O mon père! si vous m'aimez, qu'un procédé si généreux vous touche et vous désarme…» Le tyran ne l'écoutait pas. Interdit, indigné de voir qu'après le vaste et long carnage qu'il avait fait des Indiens, ils se défendissent encore, il ne cherchait que le moyen d'achever leur ruine, sans être sensible au bienfait qui seul aurait dû le toucher. «Oui, dit-il, je reconnaîtrai ce qu'ont fait pour toi les sauvages. Dis-moi où tu les as laissés, et où s'est passé le combat.»
«Il serait malaisé de retrouver mes traces dans ces déserts, lui répondit Gonsalve, et je me suis laissé conduire, sans savoir moi-même où j'allais, d'où je venais…»
«J'entends, reprit le père en observant son trouble: ils t'ont fait promettre sans doute de ne pas m'indiquer leur marche et leur retraite; et tu te crois lié par tes serments?»
«Si j'avais promis, je tiendrais parole, dit le jeune homme: et je leur dois assez pour ne pas les trahir.»
«Des nœuds plus sacrés vous engagent à votre Dieu, à votre roi, à votre patrie, à moi-même, insista le tyran. Vous avez vu tomber sous les coups des sauvages la moitié des miens; voulez-vous qu'ils en exterminent le reste? En vous laissant la vie, ont-ils brisé leurs arcs? ont-ils promis de ne plus tremper leurs traits dans ce venin mortel qu'ils ont inventé, les perfides? Obéissez à votre père, et demain soyez prêt à nous servir de guide; car je veux marcher sur leurs pas.»
Gonsalve, réduit au choix, ou de trahir les sauvages, ou de tromper son père, ou de refuser d'obéir, prit le parti de la franchise, et déclara que de sa vie il ne contribuerait au mal qu'on ferait à ses bienfaiteurs. Davila devint furieux; mais son fils, avec modestie, soutint sa résolution; et le reproche et la menace n'ayant pu l'ébranler, on eut recours à l'artifice.
Fernand de Luques fut choisi pour ce ministère odieux. Il alla trouver le jeune homme. «Davila, lui dit-il d'un ton affectueux et d'un air pénétré, vous ferez mourir votre père. Il vous aime; j'ai vu couler pour vous ses larmes paternelles; et vous ne lui êtes rendu que pour l'accabler de douleur.—Ah! répondit le jeune homme, qu'il me demande ma vie, et non pas une trahison.—Si c'était une trahison, serait-ce moi, dit le perfide, qui vous presserais d'obéir? Le sort des Indiens me touche autant que vous. Mais, en irritant votre père, vous les perdez; et c'est sur eux que sa colère tombera. Il est mortellement blessé de votre résistance. Mon fils me méprise et me hait, dit-il: plus attaché à ce peuple barbare qu'à son prince, qu'à moi, et qu'à son Dieu lui-même, il ne connaît plus qu'un devoir, celui de la rébellion; il n'ose se fier à ma reconnaissance, et il me croit moins généreux qu'un misérable Indien. Non, Davila, ce n'était pas ainsi qu'il fallait servir les sauvages. Touché de leur humanité, et plus sensible encore à votre confiance, je sais que votre père se fût laissé fléchir. Mais si, par eux, il a perdu l'estime et l'amour de son fils, peut-il leur pardonner jamais?»