«Non, il n'a rien perdu de ses droits sur mon cœur, reprit Gonsalve: mon respect, mon amour pour lui, sont les mêmes. Qu'il daigne ne me demander rien que d'innocent et de juste, il est bien sûr d'être obéi. Mais que veut-il de moi? et pourquoi s'obstiner à me rendre ingrat et perfide? S'il veut poursuivre encore ce peuple malheureux, ce n'est pas à moi d'éclairer ses recherches impitoyables; et s'il consent à l'épargner, il n'a pas besoin de savoir en quels lieux il respire en paix. Pour prix du salut de son fils, les sauvages ne lui demandent que de vivre éloignés de lui, et inconnus, s'il est possible. L'oubli sera pour eux le plus grand de tous les bienfaits.»

«Vous ne pensez donc pas, lui dit Fernand, que répandus dans les forêts, on ne peut les instruire; qu'ils vivent sans culte et sans lois?—Ils sont chrétiens, dit le jeune homme. Qu'on leur laisse adorer, dans leur simplicité, un Dieu qu'ils servent mieux que nous.—Ils sont chrétiens! Ah! s'il est vrai, reprit le fourbe, doutez-vous qu'on n'use envers eux d'indulgence et de ménagement? Reposez-vous sur moi du soin du salut de nos frères. Je les protégerai, je les porterai dans mon sein.—Eh bien, protégez-les, en obtenant qu'on les oublie. Ils ne demandent rien de plus.»

«Ah! Gonsalve, vous voulez donc être chargé d'un parricide! Ils sortiront de leurs forêts, ils nous dresseront des embûches; votre père, que sa valeur expose, y tombera: ce sera vous qui l'aurez livré en leurs mains. La flèche empoisonnée qui percera son cœur, ce sera vous qui l'aurez lancée.»

A ces mots, Gonsalve frémit. Mais, se rappelant Las-Casas: «M'aurait-il conseillé un crime? dit-il en lui-même. Ah! je sens que la nature est d'accord avec lui. Cessez de me tenter, reprit-il, en parlant au fourbe. La voix intime de mon cœur s'élève contre vos reproches, et me parle plus haut que vous.»

Fernand, interdit et confus de l'inutilité de son odieuse entremise, dit à Davila que son fils était tombé dans l'endurcissement; qu'il fallait qu'on l'eût perverti; et que tant d'obstination était au-dessus de son âge.

Dès ce moment Gonsalve, odieux à son père, pleurait nuit et jour son malheur.

«Va-t'en, fils indigne de moi, lui dit ce père inexorable, après une nouvelle épreuve, va-t'en; fuis loin de moi. Je ne veux plus souffrir tes outrages, ni ta présence. Malheur à ceux qui de mon fils, d'un fils obéissant, respectueux, fidèle, ont fait un rebelle obstiné!»

«Ah! mon père, dit le jeune homme en tombant à ses pieds, tout baigné de ses larmes, est-il possible que le refus d'être ingrat, perfide, et parjure, m'attire un si dur traitement? Qu'exigez-vous de moi? Quelle haine obstinée portez-vous à ces malheureux? Ah! si vous aviez vu leur roi briser ma chaîne, m'embrasser, m'appeler son ami, son frère, me demander avec douceur quel mal ils nous ont fait, et pourquoi l'on oublie qu'ils sont des hommes comme nous; vous-même, oui, vous-même, mon père, vous me feriez un crime de l'infidélité dont vous me faites une loi. Il m'est affreux de vous déplaire; mais il me serait, je l'avoue, plus affreux de vous obéir. Ne me réduisez point à ces extrémités. Ayez pitié d'un fils que votre haine accable, et qui, même en vous irritant, se croit digne de votre amour.—Non, je n'ai plus de fils, et tu n'as plus de père. Délivre-moi d'un traître que je ne puis souffrir.»

Gonsalve, abattu, consterné, sortit du palais de son père, et lui fit demander quel lieu il lui marquait pour son exil, «Les forêts, les cavernes qui recèlent sans doute les lâches qu'il m'a préférés,» répondit le père inflexible.

Le jeune homme reprit le chemin de Crucès; et en s'en allant, à travers le vaste silence des bois, il pleurait; mais il se disait à lui-même: «Je désobéis à mon père, je l'afflige et l'irrite au point qu'il m'éloigne à jamais de lui, et je ne sens dans ma douleur aucune atteinte de remords; au lieu qu'en lui obéissant et en poursuivant les sauvages, mon cœur en était dévoré. Il est donc des devoirs plus saints que la soumission aux volontés d'un père! Notre première qualité, sans doute, est celle d'homme; notre premier devoir est d'être humain.»