L'abandon où il était réduit, la douleur où il était plongé, l'imprudence et la bonne foi de son âge ne lui permirent pas de voir le piége qu'on lui avait tendu. Les sauvages, qui dans ce lieu même l'avaient vu avec Las-Casas, ne se défiaient pas de lui: il leur avoua son malheur, sans en dissimuler la cause. «Eh bien, lui dirent-ils, pourquoi, si tu ne veux que vivre en paix et sans reproche, ne pas retourner au vallon? Une cabane, une douce compagne, notre amitié, ton innocence, seront tes biens. Suis-nous: le cacique aura soin de te faire oublier l'injustice d'un mauvais père.» Il suivit ce conseil funeste. Mais lorsqu'il eut percé l'obscurité des bois, et qu'en revoyant le vallon, son cœur soulagé commençait à sentir renaître la joie, quels furent son étonnement et sa douleur, de se voir tout-à-coup entouré d'Espagnols qui lui ordonnaient, au nom du vice-roi son père, de retourner avec eux à Crucès. A la vue des Espagnols, deux Indiens, qu'il avait pris pour guides, se sauvèrent dans le vallon, et y répandirent l'alarme. Dès ce moment plus de sûreté pour le cacique et pour son peuple; leur asyle était découvert.
Le malheureux jeune homme, ramené à Crucès, prenait la terre et le ciel à témoin de son innocence. Il apprit qu'un navire allait faire voile pour l'île Espagnole. Il fit demander à son père qu'il lui fût permis d'y passer, pour lui épargner, disait-il, le spectacle de sa douleur. Le père y consentit, soit pour se délivrer d'un témoin dont la vue l'accuserait sans cesse, soit pour lui laisser exhaler dans cet exil volontaire l'amertume de ses regrets. «Ah! dit Gonsalve en quittant ce rivage, je ne reverrai plus mon père. Il m'a surpris; il m'a rendu parjure et traître aux yeux de mes amis. Non, je ne le reverrai plus.»
Il arrive à l'île Espagnole; il demande où est Las-Casas, il va se jeter dans son sein, et lui dit son malheur, qu'il appelle son crime, avec tous les regrets d'un cœur coupable et consterné.
«Mon ami, lui dit Las-Casas après l'avoir entendu, vous avez fait une imprudence; mais votre cœur est innocent. Ce doit être un supplice affreux pour un fils honnête et sensible, de voir les maux que fait son père; vous n'en serez plus le témoin. Désormais rendu à vous-même, c'est en Espagne qu'il faut aller vous offrir à votre patrie, et, si elle a besoin de votre sang, le verser pour elle sans crime contre de justes ennemis. Sollicitez votre départ; et attendez ici que le roi y consente.»
Gonsalve, après avoir épanché sa douleur au sein du pieux solitaire, sentit son courage renaître, et il resta auprès de son ami, en attendant que le monarque lui eût permis de quitter ces bords.
CHAPITRE XVII.
Cependant Pizarre avait mis à la voile; et déja loin du rivage de l'isthme, il s'avançait vers l'équateur. A travers les écueils d'une mer inconnue encore, sa course était pénible et lente; la disette le menaçait; et il fallut bientôt risquer l'abord de ces côtes sauvages[73]; mais il trouva par-tout des hommes aguerris. Dès qu'un village est attaqué, ses voisins accourent en foule, et se présentent au combat. Le feu des armes les disperse; mais leur courage les rassemble. On en fait tous les jours un nouveau carnage; et tous les jours ces malheureux, dans l'espérance de venger leurs amis, reviennent périr avec eux. Le fer des Espagnols s'émousse, leurs bras se lassent d'égorger.
[73] On a donné à cette plage le nom de Pueblo quemado, peuple brûlé.
Un vieux cacique, autrefois renommé par sa valeur et sa prudence, mais alors accablé par les travaux et les années, était couché au fond d'un antre, et n'attendait plus que la mort. Les cris de rage, de douleur et d'effroi retentirent jusqu'à lui. Il vit revenir ses deux fils couverts de sang et de poussière, et qui, s'arrachant les cheveux, lui dirent: «C'en est fait, mon père, c'en est fait; nous sommes perdus.—Eh quoi! dit le vieillard en soulevant sa tête, sont-ils en si grand nombre, ou sont-ils immortels? Est-ce la race de ces géants[74] qui, du temps de nos pères, étaient descendus sur ces bords?—Non, lui répond l'un de ses fils; ils sont en petit nombre, et semblables à nous, à la réserve d'un poil épais qui leur couvre à demi la face: mais sans doute ce sont des dieux; car les éclairs les environnent, le tonnerre part de leurs mains: nos amis écrasés nous ont couverts de leur sang; en voilà les marques fumantes.»
[74] Voyez Garcil. liv. 9, chap. 9.