Ceux des jeunes sauvages qui portaient le vieillard, après une assez longue course, hors d'haleine, accablés par ce pesant fardeau, virent bientôt qu'ils allaient être pris. Le vieillard leur dit: «Laissez-moi. Sans me sauver, vous vous perdriez vous-mêmes. Laissez-moi. Je n'ai plus que quelques jours à vivre. Ce n'est pas la peine de priver vos enfants de leurs pères, et vos femmes de leurs époux. Si mon fils demande pourquoi vous m'avez abandonné, répondez-lui que je l'ai voulu.»
«Tu as raison, lui dirent-ils. Tu fus toujours le plus sage des hommes.» A ces mots, l'ayant déposé au pied d'un arbre, ils l'embrassèrent en pleurant, et se sauvèrent dans les bois.
Les Espagnols arrivent; le vieillard les regarde sans étonnement ni frayeur. Ils lui demandent où est la retraite des Indiens? Il montre les bois. Ils lui demandent où est le toit qu'il habite? Il montre le ciel. Ils lui proposent de le porter dans sa demeure; et d'un coup-d'œil fier et moqueur, il fait signe que c'est la terre.
Pour l'obliger à rompre ce silence obstiné, d'abord ils employèrent les caresses perfides; il n'en fut point ému. Ils eurent recours aux menaces; il n'en fut point épouvanté. Leur impatience à la fin se change en fureur. Ils dressent aux yeux du vieillard tout l'appareil de son supplice. Il y jette un œil de mépris. «Les insensés, disait-il avec un sourire amer et dédaigneux, ils pensent rendre la mort effrayante pour la vieillesse! Ils prétendent imaginer un plus grand mal que de vieillir!» Les Castillans, outrés de ses insultes, l'attachèrent à un poteau, et allumèrent alentour un feu lent, pour le consumer.
Le vieillard, dès qu'il sent les atteintes du feu, s'arme d'un courage invincible: son visage, où se peint la fierté d'une ame libre, devient auguste et radieux; et il commence son chant de mort.
«Quand je vins au monde, dit-il, la douleur se saisit de moi; et je pleurais, car j'étais enfant. J'avais beau voir que tout souffrait, que tout mourait autour de moi, j'aurais voulu, moi seul, ne pas souffrir; j'aurais voulu ne pas mourir; et comme un enfant que j'étais je me livrais à l'impatience. Je devins homme; et la douleur me dit: Luttons ensemble. Si tu es le plus fort, je céderai; mais si tu te laisses abattre, je te déchirerai, je planerai sur toi, et je battrai des ailes, comme le vautour sur sa proie. S'il est ainsi, dis-je à mon tour, il faut lutter ensemble; et nous nous prîmes corps à corps. Il y a soixante ans que ce combat dure, et je suis debout, et je n'ai pas versé une larme. J'ai vu mes amis tomber sous vos coups, et dans mon cœur j'ai étouffé la plainte. J'ai vu mon fils écrasé à mes yeux, et mes yeux paternels ne se sont point mouillés. Que me veut encore la douleur? Ne sait-elle pas qui je suis? La voilà qui, pour m'ébranler, rassemble enfin toutes ses forces; et moi, je l'insulte, et je ris de lui voir hâter mon trépas, qui me délivre à jamais d'elle. Viendra-t-elle encore agiter ma cendre? La cendre des morts est impalpable à la douleur. Et vous, lâches, vous, qu'elle emploie à m'éprouver, vous vivrez; vous serez sa proie à votre tour. Vous venez pour nous dépouiller; vous vous arracherez nos misérables dépouilles. Vos mains, trempées dans le sang indien, se laveront dans votre sang; et vos ossements et les nôtres, confusément épars dans nos champs désolés, feront la paix, reposeront ensemble, et mêleront leur poussière, comme des ossements amis. En attendant, brûlez, déchirez, tourmentez ce corps, que je vous abandonne; dévorez ce que la vieillesse n'en a pas consumé. Voyez-vous ces oiseaux voraces qui planent sur nos têtes? Vous leur dérobez un repas; mais vous leur engraissez une autre proie. Ils vous laissent encore aujourd'hui vous repaître; mais demain ce sera leur tour.»
Ainsi chantait le vieillard; et plus la douleur redoublait, plus il redoublait ses insultes. Un Espagnol (c'était Moralès) ne put soutenir plus long-temps les invectives du sauvage. Il saisit l'arc qu'on lui avait laissé, le tendit, et perça le vieillard d'une flèche. L'Indien, qui se sentit mortellement blessé, regarda Moralès d'un œil fier et tranquille: «Ah! jeune homme, dit-il, jeune homme, tu perds, par ton impatience, une belle occasion d'apprendre à souffrir!» Il expira; et les Espagnols consternés passèrent la nuit dans les bois, sans pouvoir retrouver leur route. Ce ne fut qu'au lever du jour et au bruit du signal que fit donner Pizarre, qu'ils se rallièrent à lui. Mais on s'aperçut que la vengeance du ciel avait choisi sa victime. Moralès, perdu dans les bois, ne reparut jamais.
CHAPITRE XVIII.
Pizarre, au milieu de ses compagnons découragés, marquait encore de la constance, et cachait, sous un front serein, les noirs chagrins qui lui rongeaient le cœur. Mais se voyant réduits au choix de périr par la faim, ou par les flèches des sauvages, ils remontent sur leur navire, et, à force de voile, ils cherchent des bords plus heureux.
Ils découvrent une campagne riante et cultivée, où tout annonce l'industrie et la paix: c'est la côte de Catamès, pays fertile et abondant, dont le peuple est en petit nombre. Les Espagnols y descendent; et ce peuple exerce envers eux les devoirs naturels de l'hospitalité. Mais lui-même, exposé sans cesse aux ravages de ses voisins, il avoue à ses hôtes que chez lui leur asyle serait mal assuré. «Étrangers, leur dit le cacique, la nature, qui nous a faits doux et paisibles, nous a donné des voisins féroces. Dites-nous si par-tout de même les bons sont en proie aux méchants.—Chez nous, lui dit Pizarre, le ciel a réuni la douceur avec l'audace, la force avec la bonté.—Retournez donc chez vous, lui dit tristement le cacique; car les bons, parmi nous, sont faibles et timides, et les méchants, forts et hardis.» Pizarre l'en crut aisément, et il se retira dans une île voisine[75], où, peu de temps après, Almagre vint lui porter quelques secours.