[75] L'île del Gallo.

Mais tout avait changé sur l'isthme. Davila n'avait pu survivre à la honte et à la douleur d'être abandonné par son fils. Il était mort dans les angoisses du remords et du désespoir. Son successeur[76] s'était laissé persuader que les compagnons de Pizarre ne demandaient que leur retour, et que lui-même il ne s'obstinait dans sa malheureuse entreprise que par un orgueil insensé. Il fit donc partir deux vaisseaux, sous la conduite d'un Castillan nommé Tafur, pour ramener les mécontents.

[76] Pèdre de Los-rios.

A la vue de ces vaisseaux qui s'avançaient à pleines voiles, Pizarre tressaillit de joie. Mais cette joie fit bientôt place à la plus profonde douleur.

«Je ne sais, dit-il à Tafur qui lui déclarait l'ordre dont il était chargé, quel est le fourbe qui, pour me nuire, a fait parler mes compagnons; mais, quel qu'il soit, il en impose. Ces nobles Castillans s'attendaient, comme moi, à des périls, à des travaux dignes d'éprouver leur constance. Si l'entreprise n'eût demandé que des cœurs lâches et timides, on l'aurait achevée avant nous, et sans nous. C'est parce qu'elle est pénible, qu'elle nous est réservée: les dangers en feront la gloire, quand nous les aurons surmontés. On a donc fait injure à mes amis, lorsqu'on a dit au vice-roi de l'isthme qu'ils voulaient se déshonorer. Pour moi, je n'en retiens aucun. De braves gens, tels que je les crois tous, ne demanderont qu'à me suivre; et les hommes sans cœur, s'il y en a parmi nous, ne méritent pas mes regrets. Faites tracer une ligne au milieu de mon vaisseau. Vous serez à la proue; je serai à la poupe avec tous mes compagnons. Ceux qui voudront se séparer de moi, n'auront qu'un pas à faire de la gloire à la honte.»

Tafur accepta ce défi; et quels furent l'étonnement et la douleur de Pizarre, lorsqu'il vit presque tous les siens passer du côté de Tafur! Indigné, mais ferme et tranquille, il les regardait d'un œil fixe. L'un d'eux le regarde à son tour; et voyant sur son front une noble tristesse, une froide intrépidité, il dit à ceux de qui l'exemple l'avait entraîné: «Castillans, voyez qui nous abandonnons! Je ne puis m'y résoudre; et j'aime mieux mourir avec cet homme-là, que de vivre avec des perfides. Adieu.» A ces mots, il repasse du côté de Pizarre, et jure, en l'embrassant, de ne le plus quitter. Ce guerrier était Aléon. Quelques-uns l'imitèrent; ce fut le petit nombre: mais leur malheureux chef n'en fut que plus sensible à ce dévouement généreux. Il ne lui était échappé contre les déserteurs ni plainte, ni reproche; mais lorsqu'il vit que douze Castillans voulaient bien lui rester fidèles, résolus à mourir pour lui, plutôt que de l'abandonner, son cœur soulagé s'attendrit; il les embrasse, et la reconnaissance lui fait verser des larmes, que la douleur n'a pu lui arracher. «Tu vois, dit-il à Tafur, que mon navire brisé s'entr'ouvre et va périr; laisse-moi l'un des tiens.» Tafur lui refusa durement sa prière. «Je puis vous ramener, dit-il; mais je ne puis rien de plus.—Ainsi, lui dit Pizarre, on met de braves gens dans la nécessité du choix, entre leur déshonneur et leur perte inévitable! Va, notre choix n'est pas douteux. Laisse-nous seulement des munitions et des armes. Celui qui t'envoie aura honte de nous avoir abandonnés.»

Au moment fatal où Tafur mit à la voile et quitta le rivage, Pizarre fut près de tomber dans le plus affreux désespoir. Il se vit presque seul, sur des mers inconnues et dans un nouvel univers, abandonné de sa patrie, faible jouet des éléments, en butte à des dangers horribles, en proie à ces peuples sauvages, dont il fallait attendre ou la vie ou la mort. Son ame eut besoin de toutes ses forces pour soutenir la pesanteur du coup dont il était frappé. Ses compagnons, qui l'environnaient, gardaient un morne silence; et le héros, pour relever leur courage abattu, rappela tout le sien.

Il commence d'abord par les éloigner du rivage, d'où ils suivaient des yeux les voiles de Tafur; et s'enfonçant avec eux dans l'île: «Mes amis, félicitons-nous, leur dit-il, d'être délivrés de cette foule d'hommes timides qui nous auraient mal secondés; la fortune me laisse ceux que j'aurais choisis. Nous sommes peu, mais tous déterminés, mais tous unis par l'amitié, la confiance, et le malheur. Ne doutez pas qu'il ne nous vienne des compagnons jaloux de notre renommée; car dès ce moment elle vole aux bords d'où nous sommes partis: les déserteurs vont l'y répandre. Oui, mes amis, quoi qu'il arrive, treize hommes qui, seuls, délaissés sur des bords inconnus, chez des peuples féroces, persistent dans la résolution et l'espérance de les dompter, sont déja bien sûrs de leur gloire. Qui nous a rassemblés? La noble ambition de rendre nos noms immortels? Ils le sont: l'événement même est désormais indifférent. Heureux ou malheureux, il sera vrai du moins que nous aurons donné au monde un exemple encore inoui d'audace et d'intrépidité. Plaignons notre patrie d'avoir produit des lâches; mais félicitons-nous de l'éclat que leur honte va donner à notre valeur. Après tout, que hasardons-nous? La vie? Et cent fois, à vil prix, nous en avons été prodigues. Mais, avant de la perdre, il est pour nous encore des moyens de la signaler. Commençons par nous procurer un asyle moins exposé aux surprises des Indiens. Ici nous manquerions de tout. L'île de la Gorgone est déserte et fertile; la vue en est terrible, et l'abord dangereux; l'Indien n'ose y pénétrer; hâtons-nous d'y passer; c'est là le digne asyle de treize hommes abandonnés et séparés de l'univers.

L'île de la Gorgone est digne de son nom. Elle est l'effroi de la nature. Un ciel chargé d'épais nuages, où mugissent les vents, où les tonnerres grondent, où tombent, presque sans relâche, des pluies orageuses, des grêles meurtrières, parmi les foudres et les éclairs; des montagnes couvertes de forêts ténébreuses, dont les débris cachent la terre, et dont les branches entrelacées ne forment qu'un épais tissu, impénétrable à la clarté; des vallons fangeux, où sans cesse roulent d'impétueux torrents; des bords hérissés de rochers, où se brisent, en gémissant, les flots émus par les tempêtes; le bruit des vents dans les forêts, semblable aux hurlements des loups et au glapissement des tigres; d'énormes couleuvres qui rampent sous l'herbe humide des marais, et qui de leurs vastes replis embrassent la tige des arbres; une multitude d'insectes, qu'engendre un air croupissant, et dont l'avidité ne cherche qu'une proie: telle est l'île de la Gorgone, et tel fut l'asyle où Pizarre vint se réfugier avec ses compagnons.

Ils furent tous épouvantés à l'aspect de ce noir séjour, et Pizarre en frémit lui-même; mais ils n'avaient point à choisir. Son vaisseau n'eût pas résisté à une course plus longue. En abordant, il déguisa donc, sous l'apparence de la joie, l'horreur dont il était saisi.