CHAPITRE XXII.

Pizarre, de retour sur l'isthme, n'y avait trouvé que des cœurs glacés et rebutés par ses malheurs. Il vit bien que, pour imposer silence à l'envie, et pour inspirer son courage à des esprits intimidés, sa voix seule serait trop faible; il prit la résolution de se rendre lui-même à la cour d'Espagne, où il serait mieux écouté.

Ce long voyage donna le temps à un rival ambitieux de tenter la même entreprise.

Ce fut Alvarado, l'un des compagnons de Cortès, et celui de ses lieutenants qui s'était le plus signalé dans la conquête du Mexique.

La province de Gatimala était le prix de ses exploits; il la gouvernait, ou plutôt il y dominait en monarque. Mais, toujours plus insatiable de richesses et de gloire, il regardait d'un œil avide les régions du midi.

Dans son partage étaient tombés Amazili et Télasco, la sœur et l'ami d'Orozimbo: amants heureux, dans leur malheur, de vivre et de pleurer ensemble, de partager la même chaîne, et de s'aider à la porter. Il les tenait captifs; et il avait appris, par un Indien, qu'Orozimbo et les neveux de Montezume, échappés au fer des vainqueurs, allaient chercher une retraite chez ces monarques du midi, dont on lui vantait les richesses. Il en conçut une espérance qui alluma son ambition.

Il avait près de lui un Castillan appelé Gomès, homme actif, ardent, intrépide, aussi prudent qu'audacieux. «J'ai formé, lui dit-il, un grand dessein: c'est à toi que je le confie. Nous n'avons encore travaillé l'un et l'autre que pour la gloire de Cortès: nos noms se perdent dans l'éclat du sien. Il s'agit, pour nous, d'égaler l'honneur de sa conquête, et peut-être de l'effacer. Au midi de ce Nouveau-Monde, est un empire plus étendu, plus opulent que celui du Mexique: c'est le royaume des Incas. Les neveux de Montezume ont espéré d'y trouver un asyle; c'est par eux que je veux gagner la confiance du monarque dont ils vont implorer l'appui. Le jeune et vaillant Orozimbo est à leur tête; sa sœur et l'amant de sa sœur sont au nombre de mes esclaves: rien de plus vif et de plus tendre que leur mutuelle amitié; et celui qui leur promettra de les réunir, en obtiendra tout aisément. Un vaisseau t'attend au rivage, avec cent Castillans des plus déterminés. Emmène avec toi mes captifs, Amazili et Télasco; emploie avec eux la douceur, les ménagements, les caresses; aborde aux côtes du midi; envoie à la cour des Incas donner avis à Orozimbo que la liberté de sa sœur et de son ami dépend de toi et de lui-même; qu'ils l'attendent sur ton navire; et que la faveur des Incas, l'accès de leur pays, l'heureuse intelligence qu'il peut établir entre nous, est le prix que je lui demande pour la rançon des deux esclaves que tu es chargé de lui rendre. Tu sens bien de quelle importance est l'art de ménager cette négociation, et avec quel soin les ôtages doivent être gardés jusqu'à l'événement. Je m'en repose sur ta prudence; et dès demain tu peux partir.»

Il fit venir les deux amants. «Allez retrouver Orozimbo, leur dit-il; je vous rends à lui. Votre rançon est dans ses mains.»

La surprise d'Amazili et de Télasco fut extrême: elle tint leur ame un moment suspendue entre la joie que leur causait cette étrange révolution, et la frayeur que ce ne fût un piége. Ils tremblaient, ils se regardaient, ils levaient les yeux sur leur maître, cherchant à lire dans les siens. Amazili lui dit: «Souverain de nos destinées, que tu es cruel, si tu nous trompes! Mais que ton cœur est généreux, si c'est lui qui nous a parlé!—Je ne vous trompe point, reprit le Castillan. Il n'appartient qu'à des lâches d'insulter à la faiblesse, et de se jouer du malheur; je sais respecter l'un et l'autre. Je plains le sort de cet empire, et je vous plains encore plus, vous, de qui la fortune passée rend la chûte plus accablante. Osez donc croire à mes promesses, que vous allez voir s'accomplir.—Ah! lui dit Télasco, je t'ai vu porter la flamme dans le palais de mes pères; j'ai vu tes mains rougies du sang de mes amis; enfin tu m'as chargé de chaînes, et c'est le comble de l'opprobre: mais quelques maux que tu m'aies faits, ils seront oubliés; je te pardonne tout; et, ce qu'on ne croira jamais, je te chéris et te révère. Vois à quel point tu m'attendris. Moi, qui jamais ne t'ai demandé que la mort, je tombe à tes pieds, je les baise, je les arrose de mes pleurs.»

Alvarado les embrassa avec une apparence de sensibilité. «Si vous êtes reconnaissants de mes bienfaits, leur dit-il, le seul prix que j'ose en attendre, c'est que vous m'en soyez témoins auprès du vaillant Orozimbo. Dites-lui que, si je sais vaincre, je sais aussi mériter la victoire, et ménager mes ennemis, quand la paix les a désarmés.» Alors les deux captifs, emmenés au rivage, s'embarquèrent sur le vaisseau qui leva l'ancre au point du jour.