La course fut assez paisible[81] jusques vers les îles Galapes; mais là, on sentit s'élever, entre l'orient et le nord, un vent rapide, auquel il fallut obéir, et se voir pousser sur des mers qui n'avaient point encore vu de voiles. Dix fois le soleil fit son tour, sans que le vent fût appaisé. Il tombe enfin; et bientôt après un calme profond lui succède. Les ondes, violemment émues, se balancent long-temps encore après que le vent a cessé. Mais insensiblement leurs sillons s'applanissent; et sur une mer immobile, le navire, comme enchaîné, cherche inutilement dans les airs un souffle qui l'ébranle; la voile, cent fois déployée, retombe cent fois sur les mâts. L'onde, le ciel, un horizon vague, où la vue a beau s'enfoncer dans l'abyme de l'étendue, un vide profond et sans bornes, le silence et l'immensité, voilà ce que présente aux matelots ce triste et fatal hémisphère. Consternés et glacés d'effroi, ils demandent au ciel des orages et des tempêtes; et le ciel, devenu d'airain comme la mer, ne leur offre de toutes parts qu'une affreuse sérénité. Les jours, les nuits s'écoulent dans ce repos funeste. Ce soleil, dont l'éclat naissant ranime et réjouit la terre; ces étoiles, dont les nochers aiment à voir briller les feux étincelants; ce liquide crystal des eaux, qu'avec tant de plaisir nous contemplons du rivage, lorsqu'il réfléchit la lumière et répète l'azur des cieux, ne forment plus qu'un spectacle funeste; et tout ce qui, dans la nature, annonce la paix et la joie, ne porte ici que l'épouvante, et ne présage que la mort.

[81] Dans un conte très-intéressant, intitulé Ziméo, imprimé à la suite du poëme des Saisons, se trouve une description assez semblable à celle-ci. Mais j'ai pris soin de constater que cette partie de mon ouvrage était écrite et connue de mes amis avant que le conte de Ziméo fût fait. L'auteur l'a reconnu lui-même, et m'a permis de l'en prendre à témoin.

Cependant les vivres s'épuisent. On les réduit, on les dispense d'une main avare et sévère. La nature, qui voit tarir les sources de la vie, en devient plus avide; et plus les secours diminuent, plus on sent croître les besoins. A la disette enfin succède la famine, fléau terrible sur la terre, mais plus terrible mille fois sur le vaste abyme des eaux: car au moins sur la terre quelque lueur d'espérance peut abuser la douleur et soutenir le courage; mais au milieu d'une mer immense, écarté, solitaire, et environné du néant, l'homme, dans l'abandon de toute la nature, n'a pas même l'illusion pour le sauver du désespoir: il voit comme un abyme l'espace épouvantable qui l'éloigne de tout secours; sa pensée et ses vœux s'y perdent; la voix même de l'espérance ne peut arriver jusqu'à lui.

Les premiers accès de la faim se font sentir sur le vaisseau: cruelle alternative de douleur et de rage, où l'on voyait des malheureux étendus sur les bancs, lever les mains vers le ciel, avec des plaintes lamentables, ou courir éperdus et furieux de la proue à la poupe, et demander au moins que la mort vînt finir leurs maux. Gomès, pâle et défait, se montre au milieu de ces spectres, dont il partage les tourments; mais, par un effort de courage, il fait violence à la nature. Il parle à ses soldats, les soutient, les appaise, et tâche de leur inspirer un reste d'espérance, que lui-même il n'a plus.

Son autorité, son exemple, le respect qu'il imprime, suspend un moment leur fureur. Mais bientôt elle se rallume comme le feu d'un incendie; et l'un de ces malheureux, s'adressant au capitaine, lui parle en ces terribles mots:

«Nous avons égorgé, sans besoin, sans crime, ou du moins sans remords, des milliers de Mexicains: Dieu nous les avait livrés, disait-on, comme des victimes, dont nous pouvions verser le sang. Un infidèle, une bête farouche, sont égaux devant lui; on nous l'a répété cent fois. Tu tiens en tes mains deux sauvages; tu vois l'extrémité où nous sommes réduits; la faim dévore nos entrailles. Livre-nous ces infortunés qui n'ont plus, comme nous, que quelques moments à vivre; et auxquels ta religion t'ordonne de nous préférer.»

«Si cette ressource pouvait vous sauver, leur répondit Gomès, je n'hésiterais pas; je céderais, en frémissant, à l'affreuse nécessité; mais ce n'est pas la peine d'outrager la nature, pour souffrir quelques jours de plus. Mes amis, ne nous flattons point: à moins d'un miracle évident, il faut périr. Dieu nous voit; l'heure approche; implorons le secours du ciel.» Cette réponse les consterna; et chacun, s'éloignant dans un morne silence, alla s'abandonner au désespoir qui lui rongeait le cœur.

Dans un coin du vaisseau languissaient en silence Amazili et Télasco. Plus accoutumés à la souffrance, ils la supportaient sans se plaindre; seulement ils se regardaient d'un œil attendri et mourant, et ils se disaient l'un à l'autre: «Je ne verrai plus mon frère; je ne verrai plus mon ami.»

Les Castillans, d'un air sombre et farouche, errants sans cesse autour d'eux, les regardaient avec des yeux ardents, et suivaient impatiemment les progrès de leur défaillance. A l'approche des Castillans, à leurs regards avides, à leurs frémissements, aux mouvements de rage qu'ils retenaient à peine, Télasco, qui croyait les voir comme des tigres affamés, prêts à déchirer son amante, se tenait près d'elle avec l'inquiétude de la lionne qui garde ses lionceaux. Ses yeux étincelants étaient sans cesse ouverts sur eux, et les observaient sans relâche. Si quelquefois il se sentait forcé de céder au sommeil, il frémissait, il serrait dans ses bras sa tendre Amazili. «Je succombe, lui disait-il; mes yeux se ferment malgré moi; je ne puis plus veiller à ta défense. Les cruels saisiront peut-être l'instant de mon sommeil, pour se saisir de leur proie. Tenons-nous embrassés, ma chère Amazili; que du moins tes cris me réveillent.»

Gomès, qui lui-même observait les mouvements des Espagnols, leur fit donner quelque soulagement, du peu de vivres qui restaient, et les contint pendant ce jour funeste. La nuit vint, et ne fut troublée que par des gémissements. Tout était consterné, tout resta immobile.