Le sacrifice et les vœux offerts, l'Inca, suivi de sa cour, se retire; les prêtresses sortent du temple, et rentrent dans l'asyle inviolable et saint qui les cache aux yeux des mortels.
Cette retraite, où Cora voyait couler ses jours dans une paisible langueur, fut pour elle, dès ce moment, une prison triste et funeste. Elle sentit tout le poids de sa chaîne; et son cœur ne désira plus qu'un désert et la liberté, un désert où fût Alonzo: car elle ne cessait de le voir, de l'entendre, de lui parler, et de se plaindre à lui, comme s'il eût été présent. «Quoi! jamais, jamais, disait-elle, l'illusion que je me fais ne sera qu'une illusion! Ah! pourquoi t'ai-je vu, charme unique de ma pensée, si je suis condamnée à ne plus te revoir? Ah! du moins, avant que j'expire, viens, mortel adoré, viens voir quel ravage ta seule vue a causé dans un faible cœur; viens voir et plaindre ta victime. Où es-tu? Daignes-tu penser à moi, à moi, qui brûle, qui me meurs du désir, sans espoir, de te revoir encore? Hélas! quel malheur est le mien! Je sens qu'un pouvoir invincible m'attire sans cesse vers lui; sans cesse mon ame s'élance hors de ces murs pour le chercher; dans la veille et dans le sommeil, lui seul occupe mes esprits; je donnerais ma vie pour qu'un seul de mes songes pût se réaliser, ne fût-ce qu'un moment, et ce moment, on l'a retranché de ma vie! O dieu bienfaisant! est-ce toi qui te plais à tyranniser, à déchirer un cœur sensible? Tu sais si le mien consentait au serment que t'a fait ma bouche. Un pouvoir absolu me l'a fait prononcer; mais la nature, par un cri qui a dû s'élever jusqu'à toi, réclamait dans le même instant contre une injuste violence. Mon cœur n'est point parjure; il ne t'a rien promis. Rends-moi donc à moi-même. Hélas! suis-je digne de toi? Trop faible, trop fragile, un seul moment, tu le vois, un seul regard a mis le trouble dans mon ame: éperdue, insensée, je ne commande plus à ma raison ni à mes sens.» A ces mots, prosternée, et n'osant plus voir la lumière du dieu qu'elle croyait trahir, elle se couvrait le visage de son voile arrosé de larmes. Mais bientôt l'image d'Alonzo, et cette pensée accablante, Je ne le verrai plus, venant s'offrir encore, faisaient éclater sa douleur. «O mon père! qu'avez-vous fait? que vous avais-je fait moi-même? pourquoi me séparer de vous? pourquoi m'ensevelir vivante? Hélas! j'avais pour vous une vénération si tendre! je vous aurais servi avec tant de zèle et d'amour! O mon père! mon père! vous m'auriez vue auprès de vous, douce consolation de votre paisible vieillesse, partager avec mon époux le devoir de vous rendre heureux, élever sous vos yeux mes enfants… Mes enfants! ah! jamais je ne serai mère; jamais ce nom cher et sacré ne fera tressaillir mon cœur. Ce cœur est mort aux sentiments les plus tendres de la nature: ses penchants les plus doux, ses plaisirs les plus purs me sont interdits pour jamais.»
Cet éclair rapide et terrible, qui embrase à-la-fois deux cœurs faits l'un pour l'autre, avait frappé le jeune Espagnol au même instant que la jeune Indienne. Étonné de voir tant de charmes, ému, troublé jusqu'à l'ivresse, d'un seul regard qu'elle lui avait lancé, il la suivit des yeux au fond du temple; et il fut jaloux du dieu même, en le lui voyant adorer.
Sombre, inquiet, impatient, il retourne au palais. Tout l'afflige et le gêne. Il veut rappeler sa raison; il se reproche un fol amour, il le condamne, il en rougit, il veut l'éloigner de son ame; vain reproche! efforts inutiles! La réflexion même enfonce plus avant le trait qu'il voudrait arracher. Un seul regard de la prêtresse a versé au fond de son cœur le doux poison de l'espérance. Des vœux indissolubles, un étroit esclavage, une garde incorruptible et vigilante, une austère prison, il voit tout; et il espère encore. Il lui est impossible de posséder Cora, mais non pas d'avoir su lui plaire; «et si elle m'aimait, disait-il, si elle savait que je l'adore, si nos deux cœurs, d'intelligence, pouvaient du moins s'entendre, ah! ce serait assez.»
En s'occupant d'elle sans cesse, il passait mille fois le jour par tous les mouvements d'un amour insensé. Mais la réflexion le rendait à lui-même, et lui faisait voir l'imprudence et la honte de ses transports. Chez un peuple religieux, oser tenter un sacrilége! dans la cour d'un roi, son ami, violer les droits de l'hospitalité! exposer celle qu'il aimait à l'opprobre et au châtiment qui suivraient l'oubli de ses vœux! C'étaient autant de crimes, dont un seul eût suffi pour faire frémir Alonzo. Il en repoussait la pensée, bien résolu de n'y jamais céder.
Seulement il allait nourrir sa profonde mélancolie autour de l'enceinte sacrée des murs qui renfermaient Cora. L'enclos des vierges était vaste et ombragé d'arbres épais, dont la hauteur majestueuse ajoutait encore au respect qu'imprimait ce lieu révéré. «C'est sous ces arbres, disait-il, que la belle Cora respire. Hélas! peut-être elle y gémit; et ni la pitié ni l'amour n'oseraient entreprendre de rompre ses liens. Ces murs sont élevés, la garde en est sévère; mais combien ne serait-il pas facile encore d'y pénétrer! C'est leur sainteté qui les garde. L'amour, cet ennemi fatal du repos et de l'innocence, l'amour, tel que je le ressens, n'est point connu de ce bon peuple. L'habitude à ne désirer que les biens qui lui sont permis, le fait marcher paisiblement dans l'étroit sentier de ses lois. Qu'elles sont cruelles ces lois, dont la jeunesse, la beauté, l'amour, sont les tristes victimes! Qu'il serait juste et généreux de les en affranchir!» A ces mots, effrayé lui-même de sentir tressaillir son cœur, il s'éloignait. «Ah! disait-il, est-ce là ce projet si beau, si magnanime qui m'avait amené à la cour de l'Inca! Je m'annonce comme un héros; je finis par être un perfide, un faible et lâche ravisseur!»
Ainsi sa vertu combattait; elle aurait triomphé sans doute. Mais un événement terrible la fit céder aux mouvements de la crainte et de la pitié.
CHAPITRE XXVIII.
Heureux les peuples qui cultivent les vallées et les collines que la mer forma dans son sein, des sables que roulent ses flots, et des dépouilles de la terre! Le pasteur y conduit ses troupeaux sans alarmes; le laboureur y sème et y moissonne en paix. Mais malheur aux peuples voisins de ces montagnes sourcilleuses, dont le pied n'a jamais trempé dans l'océan, et dont la cime s'élève au-dessus des nues! Ce sont des soupiraux que le feu souterrain s'est ouverts, en brisant la voûte des fournaises profondes où sans cesse il bouillonne. Il a formé ces monts, des rochers calcinés, des métaux brûlants et liquides, des flots de cendres et de bitume qu'il lançait, et qui, dans leur chûte, s'accumulaient aux bords de ces gouffres ouverts. Malheur aux peuples que la fertilité de ce terrain perfide attache: les fleurs, les fruits, et les moissons, couvrent l'abyme sous leurs pas. Ces germes de fécondité, dont la terre est pénétrée, sont les exhalaisons du feu qui la dévore; sa richesse, en croissant, présage sa ruine; et c'est au sein de l'abondance qu'on lui voit engloutir ses heureux possesseurs. Tel est le climat de Quito. La ville est dominée par un volcan terrible[103], qui, par de fréquentes secousses, en ébranle les fondements.
[103] Pichencha. Voyez la description de ce volcan et ses éruptions en 1538 et 1660, dans la relation du voyage de M. de La Condamine.