Le temple du soleil, le palais du monarque, ceux des Incas, celui des vierges, la forteresse à triple enceinte qui dominait la ville et qui la protégeait, les canaux qui, du haut des montagnes voisines, y répandaient en abondance les eaux vives et salutaires, l'étendue et la magnificence des places qui la décoraient, ces monuments, dont il ne reste plus que de déplorables ruines, le frappaient d'admiration. «Sans le fer, disait-il, sans l'art des mécaniques, la main de l'homme a opéré tous ces prodiges! Elle a roulé ces rochers énormes; elle en a formé ces murailles dont la structure m'épouvante, dont la solidité ne cédera jamais qu'aux lentes secousses du temps et à l'écroulement du globe. On peut donc suppléer à tout par le travail et la constance?»

Mais il voyait avec effroi cet amas incroyable d'or, qui, dans le temple et les palais, tenait lieu du fer, du bois, et de l'argile, et, sous mille formes diverses, éblouissait par-tout les yeux[106]. «Ah! disait-il, en soupirant, si jamais l'avarice européenne vient à découvrir ces richesses, avec quelle avide fureur elle va les dévorer!»

[106] Les historiens ont poussé jusqu'à l'extravagance l'exagération de ces richesses. Il y avait, dit Garcilasso, des bûchers de lingots d'or en forme de bûches, des greniers remplis de grains d'or, etc.

Le culte du soleil avait à Cusco une majesté sans égale. La magnificence du temple, la splendeur de la cour, l'affluence des peuples, l'ordre des prêtres du soleil, et le chœur des vierges choisies[107] plus nombreux et plus imposant, donnaient, dans cette ville, à la pompe du culte un caractère si auguste, qu'Alonzo même en fut pénétré de respect.

[107] A Cusco elles étaient au nombre de 1500.

Il y avait dans toutes les fêtes, des rites, des jeux, des festins, des sacrifices usités. Ce qui distinguait celle du mariage, c'était le don du feu céleste. Alonzo la vit célébrer. C'était le jour où le soleil, terminant sa course au midi, se repose sur le tropique, pour revenir sur ses pas vers le nord.

On observait l'instant où le flambeau du jour étant sur son déclin, les colonnes mystérieuses formaient, vers l'orient, une ombre égale à elles-mêmes; et alors l'Inca, prosterné devant le soleil son père: «Dieu bienfaisant, lui disait-il, tu vas t'éloigner de nous, et rendre la vie et la joie aux peuples d'un autre hémisphère, que l'hiver, enfant de la nuit, afflige loin de toi; nous n'en murmurons pas. Tu ne serais pas juste si tu n'aimais que nous, et si, pour tes enfants, tu oubliais le reste du monde. Suis ton penchant; mais laisse-nous, comme un gage de ta bonté, une émanation de toi-même; et que le feu de tes rayons, nourri sur tes autels, répandu chez ton peuple, le console de ton absence et l'assure de ton retour.»

Il dit, et présente au soleil la surface creuse et polie d'un crystal[108] enchâssé dans l'or: artifice mystérieux qu'on avait grand soin de cacher au peuple, et qui n'était connu que des Incas. Les rayons croisés en un point tombent sur un bûcher du cèdre et d'aloès, qui tout-à-coup s'enflamme, et répand dans les airs le plus délicieux parfum.

[108] Ils avaient le crystal de roche. Garcilasso dit que l'on tirait le feu céleste avec une petite coupe d'or, comme la moitié d'une orange, que le grand-prêtre portait en bracelet.

C'était ainsi que le sage Manco avait fait attester aux Indiens, par le soleil lui-même, qu'il l'envoyait pour leur donner des lois. «O soleil, lui dit-il, si je suis né de toi, que tes rayons, du haut des cieux, allument ce bûcher que ma main te consacre;» et le bûcher fut allumé.