La multitude, en voyant ce prodige se renouveler tous les ans, fait éclater les transports de sa joie; chacun s'empresse à recueillir une parcelle du feu céleste; le monarque le distribue à la famille des Incas; ceux-ci le font passer au peuple; et les prêtres veillent au soin de l'entretenir sur l'autel.
Alors s'avancent les amants que l'âge appelle aux devoirs d'époux[109]; et rien de plus majestueux que ce cercle immense, formé d'une florissante jeunesse, la force et l'espoir de l'État, qui demande à se reproduire, et à l'enrichir à son tour d'une postérité nouvelle. La santé, fille du travail et de la tempérance, y règne, et s'y joint avec la beauté, ou supplée à la beauté même.
[109] Vingt-cinq ans pour les garçons, et vingt ans pour les filles. (Garcilasso.)
«Enfants de l'État, dit le prince, c'est à-présent qu'il attend de vous le prix de votre naissance. Tout homme qui regarde la vie comme un bien, est obligé de la transmettre et d'en multiplier le don. Celui-là seul est dispensé de faire naître son semblable, pour qui c'est un malheur que de vivre et que d'être né. S'il en est quelqu'un parmi vous, qu'il élève la voix; qu'il dise ce qui lui fait haïr le jour; c'est à moi d'écouter ses plaintes. Mais si chacun de vous jouit paisiblement des bienfaits du soleil mon père, venez, en vous donnant une foi mutuelle, vous engager à reproduire et à perpétuer le nombre des heureux.»
On n'entendit pas une plainte; et mille couples, tour-à-tour, se présentèrent devant lui. «Aimez-vous, observez les lois, adorez le soleil mon père,» leur dit le prince; et pour symbole des travaux et des soins qu'ils allaient partager, il leur faisait toucher, en se donnant la main, la bêche antique de Manco, et la quenouille d'Oello, sa laborieuse compagne.
Alonzo, parcourant des yeux ce cercle de jeunes beautés, soupira, et dit en lui-même: «Ah! si dans cette fête, Cora, tu paraissais, fille céleste, tous ces charmes seraient effacés par les tiens.»
L'une des jeunes épouses, en approchant de l'Inca, avait les yeux mouillés de pleurs. Le prince, qui s'en aperçoit, lui demande ce qui l'afflige. Elle gardait encore un timide et triste silence. L'Inca daigne la rassurer. «Hélas! dit-elle, j'espérais consoler l'amant de ma sœur: car ma sœur est si belle, qu'on la réserve pour le temple; et le malheureux Ircilo, à qui mon père la refuse, venait pleurer auprès de moi. Élina, me dit-il un jour, tu n'es pas aussi belle, mais tu es aussi douce: ton cœur est bon, il est sensible; tu aimes tendrement Méloé; je sais combien tu lui es chère; je croirai la voir dans sa sœur: tiens-moi lieu d'elle, par pitié. Je refusai d'abord: Méloé, tout en pleurs, me pressa de prendre sa place. Qui le consolera, si ce n'est toi? me dit-elle. Vois comme il est affligé. Je le veux bien, lui dis-je, si cela le console. Il le croyait; il le promit. Eh bien, il vient de m'avouer qu'il ne peut jamais aimer qu'elle, et qu'il la pleurera toujours.»
L'Inca fit appeler le père d'Élina et de Méloé. «Amenez-moi Méloé, lui dit-il. Vous la réservez pour le temple; mais le soleil veut des cœurs libres, et le sien ne l'est pas. Elle aime ce jeune homme; et je veux qu'il soit son époux. Pour Élina, je prendrai soin de lui en choisir un digne d'elle.»
Le père obéit. Méloé s'avance affligée et tremblante. Mais dès qu'elle voit Ircilo, et qu'elle entend que c'est à lui qu'on accorde sa main, sa beauté se ranime; un doux ravissement éclate sur son front; et levant ses yeux attendris sur les yeux de son jeune amant: «Tu ne seras donc plus affligé? lui dit-elle. C'est tout ce que je souhaitais.»
Un nouveau couple se présente; et tout-à-coup un jeune homme éperdu fend la foule, s'élance entre les deux époux, et tombant aux pieds de l'Inca: «Fils du soleil, s'écria-t-il, empêchez Osaï de manquer à la foi qu'elle m'a donnée: c'est moi qu'elle aime. Elle va faire son malheur, en faisant le mien.»