Le roi, surpris de son audace, mais touché de son désespoir, lui permit de parler. «Inca, dit-il, daigne m'entendre. C'était le temps de la moisson; je faisais celle de mon père; on annonça celle du sien. Hélas! disais-je, c'est demain qu'on moissonne le champ du père d'Osaï; mes rivaux s'y rendront en foule, quel malheur si je n'y suis pas! Hâtons-nous, redoublons d'ardeur pour achever la moisson de mon père. J'en vins à bout; j'étais épuisé de fatigue; j'allai me reposer: le sommeil me trompa; et quand je m'éveillai, votre père éclairait le monde. Désolé, j'arrive; et je trouve Osaï dans les champs, avec le jeune Mayobé, qui, dès l'aube du jour, avait moissonné avec elle. Va, Nelti, tu ne m'aimes point, et tu ne chéris point mon père, me dit-elle avec mépris: l'amour et l'amitié auraient été plus diligents. Elle ne voulut point m'entendre; et depuis, elle n'a cessé de m'éviter et de me fuir. Mais elle m'aime encore; oui, sois sûr qu'elle m'aime: car elle, qui jamais ne trompe, m'a dit souvent: Nelti, je n'aimerai que toi.»

«Osaï, demanda le prince, est-il vrai?—Non, jamais je n'eusse aimé que lui; mais l'ingrat! il a négligé la moisson de mon père, qui l'aimait comme son enfant.» A ces mots elle s'attendrit. Tu l'aimes, et tu lui pardonnes, reprit l'Inca. Reçois sa main. Et toi, dit-il à Mayobé, cède-lui son amante; et pour te consoler, regarde: celle-ci n'est-elle pas assez belle?—Ah! si belle, qu'Osaï même ne l'efface point à mes yeux, dit le jeune homme.—Eh bien, si tu lui plais, je te la donne, dit le prince. Y consentez-vous, Élina?—Je le veux bien, dit-elle, pourvu qu'il ne s'afflige pas: car c'est la joie du mari qui fait la gloire de la femme. Ma mère me l'a dit souvent, et mon cœur me le dit aussi.»

Tels étaient, parmi ce bon peuple, les plus grands troubles de l'amour.

Au milieu des chants et des danses qui précédaient les sacrifices, un prodige parut dans l'air; et il attira tous les yeux. On vit un aigle assailli et déchiré par des milans, qui, tour-à-tour, fondaient sur lui d'un vol rapide[110]. L'aigle, après s'être débattu sous leurs griffes tranchantes, tombe, épuisé de sang, au pied du trône de l'Inca et au milieu de sa famille. Le roi, comme le peuple, en fut d'abord saisi d'étonnement et de frayeur; mais avec cette fermeté qui ne l'abandonnait jamais: «Pontife, dit-il, immolez sur l'autel du soleil mon père, cet oiseau, l'image frappante de l'ennemi qui nous menace, et qui vient tomber sous nos coups.»

[110] Ce trait est pris de Garcilasso.

Le pontife invita le prince à venir dans le sanctuaire. «Je vous suis, lui dit Huascar; mais cachez la frayeur qui se peint sur votre visage. Le vulgaire n'a pas besoin qu'on l'avertisse de trembler.»

«Regardez, lui dit le pontife avant que d'entrer dans le temple, ces trois cercles empreints sur le front pâlissant de l'épouse du soleil.» La lune se levait alors sur l'horizon; et l'Inca vit distinctement trois cercles marqués sur son disque, l'un couleur de sang, l'autre noir, l'autre nébuleux, et semblable à une trace de fumée.

«Prince, lui dit le prêtre, ne nous déguisons pas la vérité de ces présages. Ce cercle de sang est la guerre; le cercle noir annonce les revers; et ce trait de fumée, plus effrayant encore, est le présage de la ruine.»

«Le soleil, lui dit le monarque, vous a-t-il révélé ce malheureux avenir?—Je l'entrevois, dit le pontife; le soleil ne m'a point parlé.—Laissez-moi donc, reprit l'Inca, le dernier bien qui reste à l'homme, l'espérance, qui l'encourage et le soutient dans ses malheurs. Tout ce qui peut n'être qu'un jeu, qu'un accident de la nature, ne se doit jamais expliquer comme un signe prodigieux, à moins qu'il ne soit à-propos d'en intimider le vulgaire. Ce n'est pas ici le moment.»

CHAPITRE XXXI.