Le soir même, avec Alonzo, soulageant son ame oppressée: «Mon ami, lui dit-il, tu sais toute l'horreur que nos discordes m'inspiraient; l'événement a passé mes craintes; et dans cet abyme de maux, je vois trop s'accomplir mes funestes pressentiments. Vouloir la guerre, c'est vouloir tous les crimes et tous les malheurs à-la-fois. Dire à des meurtriers, qu'on assemble pour l'être, d'user de modération, c'est dire aux torrents des montagnes de suspendre leur chûte et de régler leur cours. Aucun roi ne sera jamais plus résolu que je l'étais à réprimer l'emportement et les abus de la victoire; et voilà cependant que des millions d'hommes me regardent comme un fléau.»
«Hélas! prince, lui dit Alonzo, l'homme, en proie à ses passions, est si faible contre lui-même et si peu sûr de se dompter! comment pourrait-il s'assurer d'une multitude effrénée, à qui lui-même il a donné l'affreuse liberté du mal! Mais tout cet empire est témoin que l'inflexible roi de Cusco vous a forcé de tirer le glaive. Ne vous accablez point vous-même d'un injuste reproche; et si les malheureux que la guerre a faits, vous accusent, laissez à vos vertus répondre de votre innocence, et repoussez l'injure par la clémence et les bienfaits.»
Ces mots consolants relevèrent le courage d'Ataliba; et sa douleur fut suspendue jusqu'au jour qu'il avait marqué pour les funérailles de son fils. C'était la fête du soleil, lorsque, repassant l'équateur, il rentre dans notre hémisphère, et revient donner le printemps et l'été aux climats du nord. C'était aussi la fête de la paternité.
CHAPITRE XXXVIII.
Après les cantiques, les vœux, et les offrandes accoutumées, le monarque, assis sur son trône, au milieu d'un parvis[132] immense, ayant à ses pieds les caciques, et les vieillards, juges des mœurs[133], voit s'avancer les pères de famille, qui mènent, chacun devant soi, leurs enfants parvenus à l'âge de l'adolescence. Ils s'inclinent devant l'Inca, et après l'avoir adoré, le père, qui porte en ses mains un faisceau de palmes, les distribue à ceux de ses enfants qui ont fidèlement rempli les saints devoirs de la nature. Ces palmes sont les monuments de la piété filiale. Tous les ans, chacun des enfants, dont l'obéissance et l'amour ont obtenu ce prix, l'ajoute à son trophée; et de ces palmes réunies, qu'il recueille dans sa jeunesse, il compose le dais du siége paternel, d'où lui-même il dominera un jour sur sa postérité. Ce siége est dans chaque famille comme un autel inviolable: le chef a seul le droit de s'y asseoir; et les palmes qui le couronnent, rappelant ses vertus, disent à ses enfants: Obéissez à celui qui sut obéir; révérez celui qui révéra son père. Dès qu'il sent la mort s'approcher, il se fait placer expirant sous ce vénérable trophée, il y rend le dernier soupir; et, au moment de sa sépulture, ses enfants détachent ses palmes, pour en ombrager son tombeau. La menace la plus terrible d'un père à son fils qui s'oublie, c'est de lui dire: «Que fais-tu, malheureux? Si tu es indigne de mon amour, tu n'auras point de palmes sur ta tombe.» C'est donc là le signe et le gage que chaque père vient donner au monarque, père du peuple, de l'obéissance, du zèle, et de l'amour de ses enfants.
[132] Cette place s'appelait Cuci-pata, lieu de réjouissance.
[133] Lacta-Camayu était le nom de ces magistrats.
Si quelqu'un d'eux a manqué de remplir ces pieux devoirs, la palme lui est refusée. Le père, en soupirant, obéit à la loi qui l'oblige de l'accuser. Une plainte sincère et tendre échappe à regret de sa bouche; et si le sujet en est grave, l'enfant rebelle est exilé de la maison de son père. Condamné, durant son exil, à la honte d'être inutile, attachée à l'oisiveté, il n'est admis à la culture ni du domaine du soleil, ni des champs de l'Inca, ni de celui des veuves, des orphelins, et des infirmes; le champ même qui nourrit son père est interdit à ses profanes mains. Ce temps d'expiation est prescrit par la loi. Le malheureux jeune homme en compte les moments; et on le voit, seul, étranger à ses amis, à sa famille, errer sans cesse autour de la demeure paternelle, dont il n'ose toucher le seuil. Celui dont l'exil finissait avec l'année révolue, rentrait ce jour-là même en grâce; les décurions[134] le ramenaient devant le trône du monarque; son père lui tendait les bras en signe de réconciliation; à l'instant il s'y précipitait avec la même ardeur qu'un malheureux, long-temps agité sur les mers par les vents et par les tempêtes, embrasse le rivage où le jettent les flots. Dès-lors il était rétabli dans tous les droits de l'innocence; car on ne connaissait point chez ce peuple si sage, la coutume d'ôter au coupable puni tout espoir de retour dans l'estime des hommes. La faute une fois expiée, il n'en restait aucune tache; tout, jusqu'au souvenir, en était effacé.
[134] Chinca-Camayu, qui a charge de dix.
Après que la clémence et la sévérité ont donné d'utiles leçons, le monarque prend la parole. «Pères, dit-il, écoutez-moi. Comme vous je suis père; je le suis encore avec vous: vos enfants sont les miens. Et la royauté est-elle autre chose qu'une paternité publique? C'est là le titre le plus auguste que le soleil, père de la nature, ait pu donner à ses enfants. Je viens donc, comme le garant de vos droits, vous les confirmer; mais je viens, comme le modèle de vos devoirs, vous en instruire: car vos devoirs fondent vos droits, et vos bienfaits en sont les titres. La vie est un présent du ciel, qui seul la dispense à son gré. Gardez-vous donc de vous prévaloir d'un prodige opéré par vous, et sachez où vous commencez à mériter le nom de pères: c'est lorsque ayant reçu des mains de la nature le nouveau né de votre sang, et l'ayant remis dans les bras de celle qui doit le nourrir, vous veillez sur les jours et de l'enfant et de la mère, chargé du soin d'assurer leur repos et de pourvoir à leurs besoins. Jusques-là même encore vous ne faites pour eux que ce que font pour leurs petits le vautour, le serpent, le tigre, les plus cruels des animaux. Ce qui, dans l'homme, distingue et consacre la paternité, c'est l'éducation, c'est le soin de semer, de cultiver dans ses enfants ce qu'on a recueilli soi-même, l'expérience, le seul gain de la vie, et la sagesse qui en est le fruit, et qui seule nous dédommage de la peine d'avoir vécu. Former, dès l'âge le plus tendre, par votre exemple et vos leçons, une ame honnête, un cœur sensible, un citoyen docile aux lois, un époux, un ami fidèle, un père à son tour révéré, chéri de ses enfants, un homme enfin selon le vœu de la nature et de la société: ce sont là vos devoirs, vos bienfaits et vos titres; c'est là ce qui fonde vos droits.