«Et vous, enfants, souvenez-vous que la nature n'a prolongé la faiblesse et l'imbécillité de l'homme, que pour le lier plus étroitement à ceux dont il a reçu la naissance, et lui faire, par le besoin, une longue et douce habitude d'en dépendre et de les aimer. Si elle eût voulu le dispenser de ce tribut d'amour et de reconnaissance, elle l'eût pourvu des moyens de vivre indépendant presque aussitôt qu'il serait né, et de se suffire à lui-même. Sa longue enfance est dénuée de force et d'intelligence; sa faiblesse n'a pour ressource ni l'agilité, ni la ruse, ni la finesse de l'instinct. Tel est l'ordre de la nature, pour forcer l'enfant à chérir et à révérer ses parents. Il semble qu'elle ait voulu l'abandonner à leurs soins, pour leur en laisser le mérite, et qu'elle ait consenti à passer pour marâtre, afin de donner lieu à toute leur tendresse de s'exercer sur leur enfant. Ainsi, en lui refusant tout, elle supplée à tout par l'amour paternel. Rappelez-vous donc votre enfance; et tout ce qui vous a manqué dans ce long état de faiblesse, pour vous dérober aux besoins, aux périls qui vous assiégeaient, songez que c'est de vos parents que vous l'avez reçu; que la nature, en vous jetant parmi les écueils de la vie, s'est reposée sur leur amour du soin de vous en garantir. Mais ce que vous devez sur-tout à leur tendresse vigilante, c'est de vous avoir éclairés sur les moyens de vivre heureux; c'est de vous avoir adoucis, apprivoisés, soumis aux lois de l'équité, de la raison, de la sagesse. Sans les soins qu'ils ont pris de vous, vous seriez sauvages, stupides, féroces comme vos aïeux. Aimez donc vos parents, pour vous avoir appris l'usage du don de la vie, dont l'innocence fait le charme, et dont la vertu fait le prix.»

A ces mots, des larmes de joie et d'amour coulent de tous les yeux. Les enfants, aux genoux des pères, s'attendrissent et rendent grâces; les pères, en les embrassant, s'applaudissent de leurs bienfaits. L'Inca, témoin de ce spectacle, sent plus vivement que jamais la perte de son fils. «Guerre impitoyable, dit-il, sans toi, sans tes fureurs, je partagerais l'allégresse et la gloire de ces bons pères. Il serait là, il aurait reçu de ma main la première palme. Qui la méritait mieux que lui?» Il n'en put dire davantage: les sanglots lui étouffaient la voix. Il fut quelques instants muet et baigné dans ses larmes. «Non, reprit-il enfin, qu'on m'apporte mon fils; je ne veux pas qu'il soit frustré de ce dernier tribut d'amour et de louange. Du haut du ciel il entendra la voix gémissante d'un père; il me plaindra d'être privé de lui.»

On lui obéit; et au pied de son trône fut apporté le lit funèbre où reposait le corps de Zoraï. «Peuple, s'écria le monarque en s'y précipitant, le voilà ce modèle de l'amour filial; le voilà le plus tendre, le plus respectueux, le plus aimable des enfants. Oui, depuis sa naissance, il l'a été pour moi, il l'a été jusqu'à sa mort. Des jouissances délicieuses, des espérances encore plus douces, et tout ce que l'ame d'un père peut éprouver de joie et de consolation, tel était le prix de mes soins, et le présage du bonheur qui vous attendait sous son règne. Il était impossible qu'un si bon fils ne fût pas un bon roi. Le goût du bien, l'amour de l'ordre, le sentiment de l'équité lui étaient naturels. Il n'estimait dans la gloire que la compagne de la vertu; il détestait le mensonge comme le complaisant du vice; il adorait la vérité. Magnanime sans faste, et modeste avec dignité, il était simple, et il aimait tout ce qui l'était comme lui. Il ne voyait dans sa naissance que la destination et que le dévouement de sa vie au bonheur du monde; et le nom de fils du soleil, loin de l'enorgueillir, l'humiliait sans cesse, en lui faisant sentir le poids des devoirs qu'il lui imposait. Si quelqu'un des jeunes Incas se montre plus digne que moi de régir cet empire auguste, c'est à lui, me disait-il souvent, de vous remplacer sur le trône; c'est à moi de le lui céder. Jugez, s'il eût fait des heureux. Vous l'auriez été sous son règne; et son père, encore plus heureux, serait mort sans inquiétude dans les bras d'un tel successeur. Un Dieu juste n'a pas voulu que cette ame sensible ait vu les crimes et les ravages d'une guerre, hélas! trop funeste. Mon fils eût arrosé de larmes ce trophée de ma victoire, cet étendard qu'on a trempé dans un déluge de sang. Il n'est plus. Nous avons perdu, moi, le plus vertueux fils, et vous, le plus vertueux prince. Soumettons-nous, et allons lui rendre les tristes honneurs du tombeau.»

Alors le monarque, à la tête de sa famille et de son peuple, accompagna le corps de son fils jusqu'au temple, où, sur un trône d'or, il fut placé en face de l'image du soleil, ayant à ses pieds l'étendard qui lui avait coûté la vie, et dans sa main la palme de l'amour filial.

Cora ne parut point au temple. Alonzo l'y chercha des yeux; et ne l'ayant point aperçue, il en fut pénétré d'effroi.

Le monarque, au retour du temple, le fit appeler. «Mon ami, lui dit-il, mes tristes devoirs sont remplis. Il est temps que le père cède la place au roi, et que je me mette en défense contre cet ennemi terrible dont tu nous as menacés. C'est à toi que je me confie. Ton zèle, ton expérience, ta valeur, voilà mon espoir.—Je le remplirai, dit Alonzo; et plût au ciel que la défense et le salut de cet empire ne dût te coûter que mon sang! Je le verserais avec joie.—O mon ami! qu'ai-je donc fait, lui dit l'Inca en l'embrassant, pour avoir mérité de toi un zèle si noble et si tendre?…» A ces mots, on vient dire au roi que le grand-prêtre du soleil demande à lui parler. Alonzo se retire, et va, s'il est possible, chercher dans le sommeil un soulagement à ses peines, et aux pressentiments terribles dont il venait d'être frappé.

CHAPITRE XXXIX.

Pour une ame abandonnée à l'orage des passions, l'incertitude est le plus grand des maux. Battu sans cesse par les vagues de l'espérance et de la crainte, le courage n'a point de prise; la résolution même d'être malheureux n'a point de terme où se fixer.

Telle fut, pour l'ame d'Alonzo, cette longue et pénible nuit. Enfin, le sommeil, par pitié, laissait tomber quelques pavots sur sa paupière appesantie. Un bruit le frappe; il se lève, et, à la faible lueur du crépuscule du matin, il voit paraître un vieillard vénérable, le front couvert de cheveux blancs, pâle et triste comme les spectres, mais conservant dans sa douleur un air noble et majestueux. «Je suis le père de Cora, lui dit-il. Ma fille m'envoie; c'est sa dernière volonté que j'accomplis. Va-t'en, malheureux jeune homme, et laisse-nous les maux que tu nous fais. Tu as porté l'opprobre et la mort dans une famille innocente, qui, sans toi, le serait encore.» A ces mots, le vieillard sentit ses genoux qui ployaient sous lui, et il tomba de défaillance. Alonzo, pâle et frémissant, lui tend les bras, et le relève. «Parlez, lui dit-il; qu'ai-je fait? de quel malheur suis-je la cause?—Cruel! peux-tu le demander? peux-tu vouloir l'entendre de la bouche d'un père? Tu nous annonçais des vertus: la bonté, la candeur, étaient peintes sur ton visage; le crime et la trahison se cachaient au fond de ton cœur. Sois content. Ma fille, trop faible, trop simple, hélas! pour avoir pu se sauver de tes artifices, ma fille vient de me révéler le parjure et le sacrilége qu'elle a commis en se livrant à toi. Elle n'a pu cacher qu'elle allait être mère; et demain notre honte éclate: demain, elle, sa mère, et moi, ses sœurs, ses frères innocents, nous serons menés au supplice. La solitude, l'infamie, une éternelle stérilité, marqueront la place où ma fille est née. On dispersera notre cendre. Nous n'aurons pas même un tombeau. Va-t'en: ma fille t'en conjure. La malheureuse t'aime encore; et, en me confiant le secret de son ame, elle m'a fait promettre de ne le point trahir. Mais elle craint que ta douleur ne te décèle et ne t'accuse; et le seul prix qu'elle demande de sa mort, dont tu es la cause, c'est que tu n'en sois pas témoin.»

Tandis que l'Indien parlait, le remords et le désespoir déchiraient le cœur d'Alonzo. Ses yeux attachés à la terre, ses cheveux hérissés d'horreur, son immobilité stupide, tout annonçait un criminel condamné par son juge; et son juge était dans son cœur. Il tombe aux pieds du vieillard, et, d'une voix étouffée, il prononce à peine ces mots: «O mon père! tu sais mon crime; sais-tu quelle fatalité m'y a poussé malgré moi? Sais-tu dans quel moment terrible la frayeur et l'égarement m'ont livré ta fille mourante, et l'ont fait tomber dans mes bras? J'atteste mon Dieu et le tien, que dans ce péril effroyable mon unique résolution était de la sauver. Nous nous sommes perdus, et nous t'avons perdu toi-même. Je ne prétends pas t'appaiser. Voilà mon sein, voilà mon épée. Frappe; venge-toi.—Me venger! Eh! ne sais-tu pas, dit le vieillard, que la vengeance est insensée; qu'au malheur elle joint le crime, et ne soulage que les méchants? Va, ton sang ne racheterait ni la mère ni les enfants. Je n'en mourrais pas moins, et je mourrais coupable. Laisse-moi du moins l'innocence: tout le reste est perdu pour moi. Tu fus égaré, je le crois: tu n'es ni méchant, ni perfide; mais, quand tu le serais, nous avons dans le ciel un Dieu pour juger et punir.»