«Ame céleste! s'écrie Alonzo, tu m'accables, tu me confonds… Et l'opprobre, et la mort, et le dernier supplice, seraient le prix de tes vertus! Et ta fille, aussi vertueuse, non moins innocente que toi!… Non, vous ne mourrez point. Ne me méprise pas assez pour croire que je veuille me cacher, m'enfuir lâchement. Je paraîtrai, j'avouerai tout, j'embrasserai votre défense, je vous tirerai de l'abyme où je vous ai précipités, ou bien j'y périrai moi-même. Mais commence par t'éloigner avec ta femme et tes enfants.»
«Connais-tu, lui dit le vieillard, quelque asyle contre les lois et contre les remords qui suivraient le parjure? J'ai promis au soleil de rester soumis à ses lois. Ma parole, ma foi, sont pour moi des liens plus forts que ne seraient des chaînes. Un Inca n'en connaît point d'autres; et je mourrai sans les briser. Toi, qui n'es point engagé sous ces lois redoutables, éloigne-toi; donne à ma fille la consolation de te savoir hors de danger. Épargne-lui l'horreur de ton supplice.—Va, dit Alonzo pénétré de respect, de douleur et de reconnaissance, va lui jurer que jamais son amant ne l'abandonnera. Je suis époux et père. Il n'est point de danger au-dessus d'un courage à-la-fois animé par l'amour et par la nature.» A ces mots, il tendit les bras au vieillard encore frémissant. «Mon père, lui dit-il, mon père, embrasse-moi, ou perce-moi le cœur. Je ne puis soutenir ta haine.» Le vieillard tombe dans son sein, l'embrasse, le plaint, lui pardonne; et des torrents de larmes se confondent dans leurs adieux.
Cependant le bruit se répand que l'asyle des vierges a été profané; que l'une d'elles a violé ses vœux; qu'elle porte le fruit d'un amour sacrilége; et que le soleil, irrité de ce parjure abominable, en demande l'expiation. Un crime inoui jusque alors remplit d'horreur tous les esprits. Les malheurs qui l'ont annoncé, et dont peut-être il est la cause, les feux de la guerre civile allumés entre les deux frères, tout le sang qu'elle a fait couler, le fils d'Ataliba, l'héritier du trône enlevé à ses peuples par une mort funeste, ce long amas de crimes et de calamités se retrace à-la-fois comme des signes de colère, que le soleil, en s'éclipsant, n'a déja que trop confirmés. On craint même qu'un dieu jaloux ne soit pas encore appaisé, et ne se venge sur tout un peuple de l'injure faite à sa gloire. O superstition! le peuple le plus doux, le plus humain de l'univers, criait vengeance au nom d'un Dieu dont il adorait la clémence. Il ne se rassura que lorsqu'il eut appris que le pontife avait dénoncé la criminelle au tribunal suprême; que déja l'on creusait la tombe, et que l'on dressait le bûcher.
CHAPITRE XL.
Ce jour-là le soleil se couvrit de tristes nuages; et ce deuil sombre de la nature ajoutait encore à l'effroi dont tous les cœurs étaient frappés. Le roi parut, selon l'usage, sous le portique du palais. Une multitude tremblante environnait le trône; et à travers les flots de ce peuple assemblé, le pontife, les prêtres, les ministres des lois, se faisant ouvrir un passage, amenèrent devant l'Inca la jeune et timide prêtresse. Son père accablé de douleur, sa mère pâle et défaillante, deux sœurs plus jeunes, aussi belles, trois frères, l'espérance d'une auguste famille, victimes de la même loi, venaient tous s'offrir au supplice.
Cora, qu'il fallait soutenir, tant elle était faible et tremblante, tomba sans force et sans couleur en paraissant devant son juge. On la ranime; il l'interroge. Elle répond avec candeur. «Ce fut, dit-elle, dans cette nuit horrible, où le volcan menaçait d'ensevelir ces murs: ma frayeur me précipita dans les bras d'un libérateur. Voilà mon malheur et mon crime. Fils du soleil, s'il est possible d'en adoucir la peine, écoute la nature qui réclame contre la loi. Ce n'est pas pour moi que j'implore ta clémence: il faut que je meure, je le sais. Mais regarde un père, une mère, des sœurs, des frères innocents; c'est pour eux seuls qu'en mourant je demande grâce.»
Le père alors prit la parole. «Inca, dit-il, dans un moment d'égarement et de terreur, ma fille a été faible, imprudente et fragile: c'est au Dieu qui voit dans les cœurs à la juger; mais c'est à moi d'accuser l'auteur de sa perte. Ce premier coupable, c'est moi. Ma piété aveugle a dévoué ma fille au culte des autels, et l'y a offerte en victime. Dans le moment du sacrifice j'ai entendu gémir son cœur; et, religieusement cruel, le mien s'est endurci. Père dénaturé, j'ai vu ses larmes, je l'ai vue se précipiter dans le sein de sa mère, y chercher un asyle contre la violence du pouvoir paternel; et moi, sans pitié, sans remords, j'ai consommé le parricide. Son crime, hélas! son premier crime fut de m'obéir; son respect, son amour pour moi l'a perdue. Je suis le bourreau de ma fille. Je la traîne au supplice!» En prononçant ces mots, le vieillard embrassait sa fille; ses sanglots étouffaient sa voix; son cœur se brisait de douleur; et les larmes de sang qui coulaient de ses yeux, inondaient le sein de Cora. Tous les cœurs étaient déchirés.
Le monarque attendri lui-même, mais contraint par la loi à user de rigueur, poursuit, et ordonne à Cora de déclarer son ravisseur et son complice.
Cora frémit, et son silence fut d'abord sa seule réponse; mais les instances de son juge la forcèrent enfin de prononcer ces mots: «Fils du soleil, seras-tu plus cruel et plus violent que la loi? La loi me condamne à la mort; j'y traîne avec moi ma famille. N'est-ce pas assez? Te faut-il encore un nouveau parricide? Veux-tu que, portant dans la tombe, où je vais descendre vivante, le fruit de mon funeste amour, j'accuse encore celui qui lui a donné la vie? Veux-tu voir mes entrailles se déchirer d'horreur, et mon enfant épouvanté s'arracher des flancs de sa mère?»
Ces paroles firent sur l'ame d'Ataliba l'impression la plus terrible; et, sans insister davantage, il ordonnait, en gémissant, au dépositaire des lois de prononcer l'arrêt fatal, lorsqu'on vit tout-à-coup Alonzo fendre la foule et se précipiter au pied du trône de l'Inca. «C'est moi qui suis le criminel, Inca, s'écria-t-il; Cora est innocente: ne punis que son ravisseur.» A cette vue, à ces paroles que le désespoir animait, le roi frémit, le peuple reste immobile d'étonnement; et Cora tremblante et glacée: «Hélas! dit-elle en succombant, je n'aurai donc pu le sauver!—Non, reprit Alonzo, elle n'est point coupable. Je l'enlevai mourante, et son ame éperdue ne put ni consentir ni résister à son malheur.»