L'Inca voulut sauver Alonzo. «Étranger, lui dit-il, notre culte n'est pas le vôtre; vous ne connaissez pas nos lois; et ce qui pour nous est un crime, n'est pour vous qu'une erreur, que je n'ai pas droit de punir. Éloignez-vous. Nos lois n'obligent que mes sujets et moi. Vous fûtes imprudent, mais vous n'êtes point criminel, à moins que vous n'ayez usé de violence; et Cora seule a droit de vous en accuser.—Non, non, dit-elle; un charme aussi doux qu'invincible m'a livrée à lui. Cesse, Alonzo, cesse de t'imputer mon crime. Tu me fais mourir mille fois.—Loin de vous accuser, vous voyez, dit le roi, qu'elle vous déclare innocent.—Puis-je l'être, s'écrie Alonzo, après avoir égaré sa jeunesse, après avoir creusé la tombe sous ses pas, la tombe où vous allez la faire descendre vivante? O comble d'horreur! Elle s'ouvre cette tombe effroyable, elle s'ouvre à mes yeux, prête à la dévorer; et je suis innocent! Je vois s'allumer le bûcher où son père, sa mère, tous les siens vont périr; et moi, l'auteur de tant de maux, juste ciel, je suis innocent! Inca, ton amitié pour moi t'a mis un bandeau sur les yeux; et tu ne veux pas voir mon crime. Plus juste que toi, je le sens, et je m'en accuse moi-même. Pardon, malheureuses victimes d'un amour insensé, pardon! Je n'aurai pas du moins la honte et la douleur de vous survivre; et si je vous mène à la mort, je vous devancerai; j'irai sur ce bûcher me livrer le premier aux flammes. Là, ce fer qui devait défendre un peuple vertueux, un roi, que je ne suis plus digne d'appeler mon ami, ce fer me percera le cœur. Je ne demande, avant ma mort, que la grâce d'être entendu.

«Je ne suis ingrat ni perfide, reprit-il avec fermeté. Reçu dans la cour de l'Inca, honoré de sa confiance, comblé de ses bienfaits, je n'ai jamais eu le dessein de trahir l'hospitalité. Je suis jeune, ardent, trop sensible. J'ai vu Cora, mon cœur s'est enflammé pour elle; mais j'ai respecté son asyle. Ce n'est qu'au moment effroyable où la montagne mugissante lançait un déluge de feu, où le ciel embrasé, où la terre tremblante n'offraient par-tout que les horreurs de mille morts inévitables; ce n'est qu'en ce moment, qu'à travers les débris des murs de l'enceinte sacrée, j'ai cherché, j'ai saisi, j'ai enlevé Cora.

«Elle vous dit qu'elle a cédé! et qui n'eût pas cédé comme elle? Est-ce assez d'une loi pour étouffer en nous les sentiments de la nature, pour en vaincre les mouvements? Vous exigez de la jeunesse la froideur d'un âge avancé! Vous exigez de la faiblesse le triomphe le plus pénible de la force et de la vertu! Ah! c'est la superstition qui vous commande, au nom d'un Dieu, d'être cruels. L'en croyez-vous? oubliez-vous que le Dieu que vous adorez est à vos yeux la bonté même? Quoi! le soleil, la source de la fécondité, lui, par qui tout se régénère, ferait un crime de l'amour! Et l'amour n'est lui-même que l'émanation de cet astre qui vous anime. C'est ce même feu répandu au sein des métaux et des plantes, dans les veines des animaux, et sur-tout dans le cœur de l'homme, c'est ce feu que vous adorez dans son intarissable source. Vous condamnez son influence; et parce qu'une vierge innocente, faible, et craintive, aura cédé aux mouvements les plus naturels, les plus doux d'un cœur que le ciel lui a donné, son père, sa mère, ses sœurs, ses frères, seront condamnés à mourir avec elle au milieu des supplices! Non, peuple, j'en atteste votre Dieu et le mien, car le soleil en est l'image: ces horreurs ne peuvent lui plaire; et la loi qui vous les commande ne saurait émaner de lui. Elle est des hommes; elle vous vient de quelque roi jaloux, superbe, et tyrannique, qui attribuait à son dieu un cœur comme le sien.

«On vous a dit que le soleil faisait à sa prêtresse un crime d'être mère, et qu'il fallait, pour expier ce crime, les supplices les plus affreux; on vous l'a dit, et vous avez eu la simplicité de le croire! Ah! peuple, on avait dit de même à vos aïeux que leurs dieux, le serpent, le vautour, et le tigre, demandaient qu'une mère versât sur leurs autels le sang de l'innocent qu'elle allaitait; et, comme vous, pieusement crédule, la mère immolait son enfant. Vous l'avez aboli ce culte; et le vôtre, non moins barbare, est encore plus insensé.»

Alors, du ton d'un homme inspiré par un Dieu, et comme si ce Dieu avait parlé par sa bouche: «Roi, peuple, dit-il, apprenez à discerner, par d'infaillibles marques, la vérité, qui vient du ciel, d'avec l'erreur, qui vient des hommes. Jetez les yeux sur la nature: voyez son ordre et son dessein. Quel que soit le Dieu qui préside à cet ordre immuable établi par lui-même, il y a conformé ses lois. Et qu'importe à l'ordre éternel le vœu qu'a fait imprudemment une jeune et faible mortelle de sécher, comme une plante oisive, dans la langueur de la stérilité? Est-ce là ce qu'en la formant lui a recommandé la nature? Voyez, dit-il en saisissant les voiles de Cora, et en les déchirant avec une audace imposante, voyez ce sein: voilà le signe des desseins de son Dieu sur elle. A ces deux sources de la vie reconnaissez le droit, le devoir sacré d'être mère. C'est ainsi que parle et s'explique ce Dieu qui n'a rien fait en vain.»

Pendant ce discours d'Alonzo, un murmure confus, élevé dans la multitude, annonça la révolution qui se faisait dans les esprits; et le monarque saisit l'instant de la décider sans retour. «Il a raison, dit-il; et la raison est au-dessus de la loi. Non, peuple, il faut que je l'avoue, cette loi cruelle ne vient point du sage Manco: ses successeurs l'ont faite; ils ont cru plaire au dieu dont elle vengerait l'injure; ils se sont trompés. L'erreur cesse; la vérité reprend ses droits. Rendons grâces à l'étranger qui nous détrompe, nous éclaire, et nous fait révoquer une loi inhumaine. C'est un bienfait trop signalé, pour ne pas effacer une malheureuse imprudence. Que les prêtresses du soleil n'aient plus d'autre lien qu'un zèle pur et libre; et que celle qui désavoue la témérité de ses vœux, en soit dès l'instant dégagée. Un Dieu juste ne peut vouloir qu'on le serve à regret; et ses autels ne sont pas faits pour être environnés d'esclaves.»

Ainsi parlait ce prince, avec la double joie de détruire un abus funeste, et de conserver un ami. Le vieillard, père de Cora, se prosterne, avec ses enfants, aux genoux du monarque; tout le peuple, les mains au ciel, pousse des cris de joie; Alonzo triomphant se jette aux pieds de son amante. Hélas! encore évanouie dans les bras de sa mère, ses yeux, obscurcis d'un nuage, n'aperçoivent point Alonzo. En le voyant se dévouer pour elle, le trouble, l'attendrissement, la frayeur, l'avaient accablée. Froide, tremblante, inanimée, laissant ployer sous elle ses genoux défaillants, elle s'était penchée dans le sein de sa mère, qui, croyant l'embrasser pour la dernière fois, n'avait pas eu la cruauté de la rappeler à la vie. Ce fut le cri de la nature, qui, du sein des pères, des mères, et de tout un peuple attendri, s'éleva jusqu'au ciel; ce fut ce cri qui ranima ses sens. Elle revient du sommeil de la mort; elle respire, ouvre les yeux, et se voit dans les bras d' Alonzo, qui, transporté, lui dit en l'embrassant: «Vis, chère amante; tu es à moi; la loi fatale est abolie.—Que dis-tu? que fais-tu? Malheureux! lui dit-elle, va-t'en, et me laisse mourir.—Non, tu vivras, reprit Alonzo. La nature et l'amour l'emportent; les saints noms de père et de mère ne sont plus un crime pour nous.» A ces mots, Cora, dans l'excès de la surprise et de la joie, soupire, serre dans ses bras son amant, son libérateur; et, trop faible pour soutenir une révolution si violente et si soudaine, succombe une seconde fois.

Tandis qu'Alonzo la ranime, le peuple s'empresse à les voir, à se réjouir avec eux. Un père, une mère éperdus, leurs enfants qui tremblent encore, Cora qui, dans les bras d'Alonzo, reprend avec peine l'usage de la vie et du sentiment; le trouble, l'effroi, la tendresse de cet amant, qui craint de la voir expirer, la joie et le ravissement du peuple qui les environne, forment un spectacle si doux, que le roi, les Incas, les héros mexicains, ne peuvent retenir leurs larmes. Amazili, sur-tout, et son fidèle Télasco en jouissent avec transport. «Ah! Télasco, disait cette fille charmante, que ces amants vont être heureux! Ils passent, comme nous, de l'excès du malheur à la félicité suprême. Qu'ils vont bien s'aimer!—Comme nous, lui dit Télasco. Le ciel a fait pour eux deux cœurs tout semblables aux nôtres.»

La foule s'étant écoulée, et le monarque, avec les Incas, étant rentré dans le palais, Cora et son amant sont appelés, et le prêtre leur parle ainsi: «Cora est libre; un Dieu qui ne veut que l'amour, ne peut exiger la contrainte; et j'ai la joie, avant de descendre au tombeau, de voir du nombre de ses lois retrancher une loi cruelle, qui n'était pas digne de lui. Mais devant lui la sainteté de l'hymen est inviolable. Il veut qu'en sa présence le don d'une foi mutuelle en consacre les nœuds.—Ah! le ciel et la terre me sont témoins, s'écrie Alonzo, que je suis l'époux de Cora; qu'elle est la moitié de moi-même; qu'elle a reçu ma foi; que mes jours sont à elle; et que mon devoir le plus saint est de mériter son amour. Seulement je demande, sages et vertueux Incas, que nous voyions, de votre culte ou de celui de ma patrie, quel est le plus digne du Dieu que l'univers doit adorer. J'espère que bientôt nous n'aurons plus qu'un même autel; et ce sera au pied de cet autel, sous les yeux de l'Être suprême, que la religion sanctifiera les vœux de la nature et de l'amour.»

CHAPITRE XLI.