Après les premiers mouvements de la tendresse et de la joie, Pizarre, ayant bien observé qu'aucun témoin ne pût entendre leur entretien, ni le troubler, commença par faire à Gonzale le récit de ses aventures. Il lui expose ensuite l'objet de son voyage; et finit par lui demander quelle étrange révolution s'est faite, depuis son absence, dans le génie, dans les mœurs, dans le culte de sa patrie; et quelle est cette horrible fête dont il vient d'être le témoin?
«Trop jeune et trop obscur, quand tu as quitté ces bords, lui dit Gonzale, tu n'as pu voir préparer ces événements; mais aujourd'hui que ta fortune en dépend, je dois t'en instruire. Écoute, mon frère, et gémis.»
«Les Maures, nos vainqueurs, s'étaient répandus dans l'Espagne; ils y avaient apporté les arts, l'agriculture et le commerce; et en éclairant les esprits, ils avaient adouci les mœurs. La prospérité, la grandeur, l'opulence de ce royaume, cultivé, enrichi, décoré par leurs mains, méritait de faire oublier leur invasion et leurs ravages. Vaincus et soumis à leur tour, il ne demandaient qu'à jouir d'une liberté légitime, qu'à vivre sujets de nos rois, en conservant le culte de leurs pères; et si la superstition ne se fût emparée de l'esprit d'Isabelle, jamais règne n'eût été plus heureux, ni plus florissant que le sien. Mais cette reine, que son génie et son courage auraient placée au rang de plus grands hommes, eut le malheur d'être trompée par un confident fanatique[138], qui, dès la plus tendre jeunesse, l'enivrait d'un faux zèle, et l'avait fait jurer, si elle montait sur le trône, d'employer le fer et le feu pour exterminer l'hérésie et faire triompher la foi. Ce fut pour accomplir cette téméraire promesse, qu'elle érigea ce tribunal de sang.»
[138] Thomas Torquémada, dominicain.
«Armé d'une puissance énorme, affranchi de toutes les lois protectrices de l'innocence, et consacré par un pontife[139] qui lui confiait tous ses droits, ce tyran des esprits les remplit d'une sainte horreur[140]. C'est ici, dans Séville même, que fut célébré le premier de ces sacrifices barbares, que l'on appelle Actes de foi[141]. Ce jour exécrable coûta vingt mille sujets à l'Espagne: ils s'enfuirent épouvantés; et l'Afrique fut leur refuge. Dans la Castille et dans Léon de nouveaux bûchers s'allumèrent; et on y jeta dans les flammes des milliers de malheureux. Le même fléau s'étendit dans l'Arragon, et y fit les mêmes ravages. L'Espagne entière en fut frappée, et d'un royaume à l'autre la superstition voyait, comme autant de signaux, les feux qui dévoraient ses innombrables victimes. Des multitude de proscrits, échappés à la rage de leurs persécuteurs, s'abandonnaient à la merci des flots; et l'Afrique en fut repeuplée. Enfin la Grenade conquise sur les Maures, devint à son tour le théâtre de ces déplorables fureurs[142]. Ah! Pizarre, quelle province le fanatisme a désolée! Un peuple industrieux, vaillant, éclairé, mêlant aux travaux le charme consolant des fêtes; plus de trente villes superbes, où fleurissaient les arts; cent autres villes moins opulentes, mais toutes riches et peuplées; deux mille villages remplis de cultivateurs fortunés; les plus belles campagnes, les plus riches de l'univers, tout est perdu, tout est détruit; la mort, l'effroi, la solitude y règne; la tyrannie des esprits, la plus odieuse de toutes, comme la plus injuste et la plus violente, en a fait de vastes tombeaux, où elle domine en silence sur des cendres et des débris.»
[139] Sixte IV.
[140] En quatre ans l'Inquisition fit le procès à cent mille personnes, dont six mille furent brûlées.
[141] Auto-da-fe. Le premier à Séville en 1480.
[142] Premier édit contre les juifs, en 1492. Cet édit les obligeait à se convertir, ou à quitter l'Espagne. Cent mille familles se convertirent ou feignirent de se convertir; huit cent mille juifs se retirèrent en Portugal, en Afrique, ou dans l'orient.
Second édit contre les Maures en 1501, qui les forçait à se faire baptiser, ou à sortir du royaume en trois mois, sons peine d'être faits esclaves. Une assemblée de théologiens et de jurisconsultes avait décidé qu'on pouvait en venir à cette violence, malgré la foi du plus solennel des traités. Le pape Clément VII releva l'empereur Charles-Quint du serment fait par lui, ou par ses prédécesseurs, de permettre aux Maures le libre exercice de leur religion; et il l'exhorta à chasser de l'Espagne tous ceux qui refuseraient d'embrasser le christianisme.