«Ainsi, lui demanda Pizarre, les rapines, les cruautés que l'on exerce en Amérique étonnent peu l'Espagne?—Elle y est endurcie par ses propres malheurs, reprit Gonzale. Et de quoi veux-tu qu'elle s'étonne et s'épouvante? Parmi nous, dans son sein, elle voit consacrer les crimes les plus odieux. L'humanité n'a plus de droits, le sang n'a plus de priviléges. Que le fils accuse son père, le père ses enfants, la femme son époux; c'est le triomphe du faux zèle. Ils sont accueillis, écoutés; et l'accusé périt sur leur délation. Un simple soupçon fait saisir, traîner dans les cachots la faible et timide innocence; et l'imposture qui l'accuse, protégée à l'abri d'un silence éternel, est sûre de l'impunité. La seule ressource du faible, la fuite, est réputée une preuve du crime; et l'anathème qui poursuit le transfuge, rompt pour lui les nœuds les plus saints. En lui, ses amis méconnaissent leur ami, ses enfants leur père, ses sujets leur roi: plus d'asyle, plus de refuge assuré pour lui, pas même au sein de la nature. La main qui lui perce le cœur est innocente; elle a vengé le ciel. Tout chrétien est, de droit divin, le juge et le bourreau d'un infidèle fugitif. Telle est la loi du fanatisme; et je t'épargne le détail de mille atrocités pareilles, qui forment son code infernal[143]. Ne crains donc plus de voir les esprits soulevés de ce qui se passe dans l'Inde.»

[143] Voyez le directoire des Inquisiteurs, et l'extrait qu'on en a donné sous le titre de Manuel des Inquisiteurs.

«Et la cour, demanda Pizarre, est-elle attaquée de ce délire?—La cour ne pense, lui répondit Gonzale, qu'à tirer avantage de nos calamités. Que le peuple tremble et fléchisse, c'est tout ce qu'elle veut; et les malheurs de l'Inde ne la touchent que faiblement. Les grands, avec pleine licence, opprimaient autrefois le peuple: les juges leur étaient vendus; les lois se taisaient devant eux; et, sans frein comme sans pudeur, ils exerçaient impunément les vexations les plus criantes. Le peuple est rentré dans ses droits; la régence de Ximenès l'a tiré de l'oppression: il est armé, discipliné, ligué pour sa propre défense; la force est du côté des lois; et le peuple, qu'elles protégent, les protége à son tour contre les attentats des grands, leurs ennemis communs. Ainsi le faste de la cour, n'ayant plus au-dedans les ressources du brigandage, a rendu les grands plus avides des richesses du dehors; et l'espérance de partager les dépouilles du Nouveau-Monde, en fait de zélés partisans au premier qui promet d'en payer le tribut à leur orgueilleuse avarice. Tout est vénal sous ce nouveau règne; et quand l'or est le prix de tout, on obtient tout avec de l'or: c'est ce que j'ai voulu t'apprendre. Flatte l'ambition et la cupidité; ce sont elles qui nous dominent. Elles président dans les conseils, elles ont l'oreille du prince, elles sont l'ame de la cour. La religion même est ici leur esclave; et tu verras qu'on la fait taire, quand elle prétend les gêner. Rome, le siége de l'église, vient d'être prise et saccagée; le souverain pontife a été mis aux fers…—Sans doute par les infidèles? demanda Pizarre.—Par nous, reprit Gonzale, par ce jeune empereur qui lui-même a porté le deuil de sa victoire. Va le trouver; annonce-lui une vaste et riche conquête. Il gémira peut-être sur le malheur de l'Inde; mais si ce malheur est utile à sa grandeur, à sa puissance, il le laissera consommer.»

Pizarre, en profitant des instructions de Gonzale, eut sans peine accès à la cour. On le présente à l'empereur, et au milieu du conseil assemblé, ce jeune prince ayant daigné l'entendre, le guerrier lui parle en ces mots:

«Puissant et glorieux monarque, vous voyez l'un des premiers soldats qui, sous le règne de Ferdinand, ont porté les armes de la Castille dans le Nouveau-Monde. Je m'appelle Pizarre; Truxillo m'a vu naître le plus obscur de vos sujets, mais j'ai l'ambition, peut-être le moyen de faire oublier ma naissance. Sur la côte de Carthagène et vers les bords du Darien, je suivis Alphonse Ojeda, l'homme le plus déterminé qui fut jamais. J'appris à son école qu'il n'est point de dangers que le courage ne surmonte; et je puis dire qu'il m'a mis à l'épreuve de tous les maux. Après lui ce fut sous Vasco de Balboa que je servis, et que je conçus l'espérance d'égaler Colomb et Cortès.

«On vous a vanté les richesses de l'Amérique; et moi, je vous annonce qu'on ne les connaît pas. Les îles dont la découverte a fait la gloire de Colomb, le royaume dont la conquête a rendu Cortès si fameux, ne sont rien en comparaison des pays que j'ai découverts, et dont je viens vous faire hommage. C'est le royaume des Incas, peuple adorateur du soleil, dont ses rois se disent les enfants. Et qui ne le croirait leur père, en voyant les richesses que ses rayons répandent dans ces heureux climats?

«C'est une chaîne de montagnes d'or, qui s'étend depuis l'équateur jusqu'au tropique du midi; et parmi ces montagnes, les plus riants coteaux et les vallons les plus fertiles. Le même jour y présente toutes les saisons réunies; la même terre y produit à-la-fois les fleurs, les fruits, et les moissons.

«Les peuples de ces contrées sont vaillants mais presque sans armes. Il est facile de les vaincre, plus facile de les gagner par la clémence et la douceur. J'avais abordé sur leurs côtes, je pénétrais dans leur pays; et avec un vaisseau et moins de deux cents hommes, j'aurais mis sous vos lois un florissant empire, et à vos pieds des monceaux d'or. Le vice-roi de Panama, jaloux d'une entreprise commencée avant lui, et dont il n'avait pas la gloire, a rappelé mes compagnons; il ne m'en est resté que douze; et avec eux j'ai soutenu, dans une île déserte, au milieu des tempêtes, les plus rudes épreuves de la nécessité. J'attendais un faible secours; on me l'a refusé, et on m'a rappelé moi-même. J'ai obéi, sans renoncer à ma glorieuse entreprise; et, pour vous soumettre un pays le plus riche de l'univers, je ne demande que l'honneur dont jouit Cortès au Mexique, l'honneur de commander pour vous, et de n'obéir qu'à vous seul.»

Pizarre mit alors sous les yeux du conseil le récit de ses aventures, attesté par ses compagnons; et ce récit, quoique très-simple, ne fut pas lu sans étonnement. Mais, soit que le jeune empereur voulût encore éprouver Pizarre, soit que, par sa naissance, il ne le crût pas digne du titre auquel il aspirait: «L'audace de ton entreprise, lui dit-il, semble autoriser celle de ton ambition; mais sois content de partager les richesses que tu m'annonces, et ne demande rien de plus.—Des richesses? lui dit Pizarre d'un air chagrin et dédaigneux; mes matelots et mes soldats en reviendront chargés. Il me faut de la gloire. Le reste est au-dessous de moi. Si je ne suis pas digne de gouverner, je ne suis pas digne de vaincre. Nommez le vice-roi qui me doit remplacer; je l'instruirai: mon plan, mes projets, mes découvertes, je lui communiquerai tout, excepté mon courage… dont j'ai besoin pour dévorer l'humiliation d'un refus.»

Cette franchise brusque et fière ne déplut point au jeune monarque. «Il me servira bien, dit-il, puisqu'il ne sait pas me flatter.» Il lui accorda sa demande; et Pizarre, dès ce moment, vit une foule de courtisans l'entourer, le féliciter, briguer l'honneur de protéger ses cruautés et ses rapines, et mendier le prix infâme de l'appui qu'ils lui promettaient. Il vit une jeunesse ardente, ambitieuse, se disputer la gloire de le suivre et de partager ses travaux; il vit l'avarice elle-même s'empresser, à l'appât du gain, de lui équiper une flotte, et risquer, en tremblant, les frais d'une entreprise dont elle attendait des trésors.