Pizarre, sans croire en imposer à ceux qui se fiaient à lui, leur prodigua les espérances, se ménagea l'appui des grands, s'attira la faveur du peuple, fit un choix de bons matelots et de soldats déterminés, et, parmi les plus braves, prit vingt hommes d'élite pour commander sous lui. Ses frères furent de ce nombre[144]. Le jeune Gonsalve Davila ne fut point oublié: Charles daigna recommander à Pizarre de l'emmener avec lui en passant à l'île Espagnole.

[144] Fernand, Jean, et Gonzale Pizarre.

Ainsi, tout secondant ses vœux, Pizarre, dans le même temple[145] et sur le même autel où Magellan avait fait le serment d'obéissance et de fidélité à la couronne de Castille, Pizarre, dans les mains de Charles, prononça le même serment.

[145] Dans l'église de Notre-Dame de la Victoire.

«Guerrier, lui dit le jeune prince, ici l'on confond tous les droits; chacun, selon ses intérêts ou ses opinions, fait pencher la balance entre les Indiens et nous[146]. Fatigué de tous ces débats, je te recommande deux choses: l'une, de faire à ton pays tout le bien que tu croiras juste et qui dépendra de toi; l'autre, de faire aux Indiens le moins de mal qu'il te sera possible: car si je veux en être obéi, je désire encore plus d'en être aimé.» A ces mots, il lui ceignit l'épée, cette épée qui devait être la marque de sa dignité[147], et qui ne fut pour lui qu'une trop faible défense contre de lâches assassins.

[146] On sait que la cour était composée de Flamands et d'Espagnols. Les Flamands étaient pour les Indiens, et voulaient qu'on les laissât libres. Les Espagnols avaient des intérêts et des principes opposés.

[147] Marquis, gouverneur, et Adelantade, ou lieutenant-général.

Cependant sa flotte à la rade, et ses compagnons rassemblés dans le port de Palos, n'attendent que lui et les vents. Il arrive; les vents l'invitent à partir; il s'embarque, il fait lever l'ancre, et part aux acclamations de tout un peuple qui l'exhorte à revenir, chargé des richesses de l'Amérique, déposer les dépouilles des temples du soleil au pied des autels du vrai Dieu.

CHAPITRE XLIII.

En abordant à l'île Espagnole, Pizarre apprit que Las-Casas, attaqué d'une maladie que l'on croyait mortelle, languissait au bord du tombeau. Il l'alla voir. Gonsalve Davila était auprès de lui, et le servait avec ce zèle tendre qu'un fils aurait eu pour son père.