La plus grande commodité qu’on retire des rennes, c’est pour faire voyage et pour porter des fardeaux. Nous avions tant de fois entendu parler avec étonnement de la manière dont les Lapons se servent de ces animaux pour marcher, que nous voulûmes dans le moment satisfaire notre curiosité, et voir ce que c’est qu’un renne attelé à un traîneau. Nous fîmes dans le moment venir une de ces machines que les Lapons appellent pulaha, et que nous nommons traîneau, dont j’ai fait la description ci-devant. Nous y fîmes attacher le renne sur le devant, de la distance que sont ordinairement les chevaux, à ce morceau de bois dont j’ai parlé, qu’ils appellent jacolaps. Il n’a pour collier qu’un morceau de peau où le poil est resté, d’où descend vers le poitrail un trait qui lui passe sous le ventre entre les jambes, et va s’attacher à un trou qui est sur le devant du traîneau. Le Lapon n’a pour guide qu’une seule corde attachée à la racine du bois de l’animal, qu’il jette diversement sur le dos de la bête, tantôt d’un côté et tantôt d’un autre, et lui fait connaître le chemin en la tirant du côté qu’elle doit tourner.

Nous allâmes ce jour-là, pour la première fois, dans ces traîneaux avec un plaisir incroyable ; et c’est dans cette voiture que l’on fait en peu de temps un chemin considérable. On avance avec plus ou moins de diligence, suivant que le renne est plus ou moins vite et vigoureux. Les Lapons en nourrissent exprès de bâtards, qui sont produits d’un mâle sauvage et d’une femelle domestique, comme je vous ai déjà dit ; et ceux-là sont beaucoup plus vites que les autres et plus propres pour le voyage. Zieglerus dit qu’un renne peut en un jour changer trois fois d’horizon, c’est-à-dire joindre trois fois le signe qu’on aura découvert le plus éloigné. Cet espace de chemin, quoique très-considérable et fort bien exprimé, ne donne pas bien à connaître la diligence que peut faire un renne. Les Lapons la désignent mieux, en disant qu’on peut faire vingt milles de Suède, ou cinquante lieues, en ne comptant que deux lieues et demie de France pour un mille de Suède. Les milles de Suède sont de 6,600 toises, et les lieues de France de 2,600 toises ; cependant ordinairement le mille de Suède passe pour trois lieues de France. Cette supputation satisfait plus que l’autre. Mais comme on étend le jour autant qu’on veut, et que les Lapons ne distinguent point si c’est le jour naturel de vingt-quatre heures, ou la journée que fait un voyageur, il est plus à propos, pour donner à comprendre ce qu’un renne peut faire par heure, au moins autant que je l’ai remarqué par la supputation qui précède, et par ma propre expérience, de dire qu’un bon renne entier, comme sont ceux qui se rencontrent dans la Laponie Kimi lapmarch, qui sont renommés pour les plus vites et les plus vigoureux, peut faire par heure, étant poussé, six lieues de France ; encore faut-il pour cela que la neige soit fort unie et fort gelée : il est vrai qu’il ne peut pas résister longtemps à ce travail, et il faut qu’il se repose après sept ou huit heures de fatigue. Ceux qu’on veut ménager davantage ne feront pas tant de chemin, mais dureront aussi plus longtemps. Ils résisteront au travail pendant douze ou treize heures, au bout desquelles il est nécessaire qu’ils se reposent un jour ou deux, si l’on ne veut pas qu’ils crèvent au traîneau.

Ce chemin, comme vous voyez, monsieur, est très-considérable ; et s’il y avait des postes de rennes établies en France, il ne serait pas bien difficile d’aller de Paris à Lyon en moins de vingt-six heures. La diligence serait belle ; mais quoiqu’il semble que cette manière de voyager soit fort commode, on en serait beaucoup plus fatigué. Les sauts qu’il faut faire, les fossés qu’il faut franchir, les pierres sur lesquelles il faut passer, et le travail continuel nécessaire pour s’empêcher de verser, et pour se relever quand on est tombé, feraient qu’on aimerait beaucoup mieux aller plus doucement, et essuyer moins de risques.

Quoique ces animaux se laissent assez facilement conduire, il s’en trouve néanmoins beaucoup de rétifs, et qui sont presque indomptables ; en sorte que, lorsque vous les poussez trop vite, ou que vous voulez leur faire faire plus de chemin qu’ils ne veulent, ils ne manquent pas de se retourner ; et, se dressant sur leurs pieds de derrière, ils viennent fondre avec une telle furie sur celui qui est dans le traîneau, qui ne peut ni se défendre ni sortir, à cause des liens qui l’embarrassent, qu’ils lui cassent souvent la tête, et le tuent quelquefois avec leurs pieds de devant, desquels ils sont si forts, qu’ils n’ont point d’autres armes pour se défendre contre les loups.

Les Lapons, pour se parer des insultes de ces animaux, n’ont point d’autre remède que de se tourner contre terre, et de se couvrir de leur traîneau, jusqu’à ce que leur colère soit un peu apaisée.

Ils ont encore une autre sorte de traîneau beaucoup plus grand, et fait d’une autre manière, qu’ils appellent racdakeris. Ils s’en servent pour aller quérir leur bois, et pour transporter leurs biens, lorsqu’ils changent d’habitation.

Voilà, monsieur, la manière dont les Lapons voyagent l’hiver, lorsque la neige couvre entièrement toute la terre, et que le froid a fait une croûte glissante par-dessus. L’été, il faut qu’ils aillent à pied, car les rennes ne sont pas assez forts pour les porter ; et ils ne les attellent point à des chariots, dont l’usage leur est tout à fait inconnu, à cause de l’âpreté des chemins : ils ne laissent pas de porter des fardeaux ; et les Lapons prennent une forte écorce de bouleau, qu’ils courbent en forme d’arc, et mettent sur la largeur ce qu’ils ont à porter, qui n’excède pas de chaque côté le poids de quarante livres. C’est de cette manière qu’ils portent pendant l’été leurs enfants baptiser, et qu’ils suivent derrière.

La nourriture la plus ordinaire des rennes est une petite mousse blanche extrêmement fine, qui croît en abondance par toute la Laponie ; et lorsque la terre est toute couverte de neige, la nature donne à ces animaux un instinct pour connaître sous la neige l’endroit où elle peut être ; et aussitôt ils la découvrent en faisant un grand trou dans la neige avec les pieds de devant, et ils font cela d’une vitesse incroyable ; mais quand le froid a si fort endurci la neige qu’elle est aussi dure que la glace même, les rennes mangent pour lors une certaine mousse faite comme une toile d’araignée, qui pend des pins, et que les Lapons appellent luat.

Je pense déjà avoir dit que les rennes n’ont de lait que lorsqu’elles ont un veau, qui tette pendant trois mois ; et sitôt que le veau est mort, elles n’ont plus de lait. Ils leur mettent des cocons de pin, lorsqu’ils veulent qu’ils mangent ; et quand ils tettent et qu’ils piquent leur mère, elle leur donne des coups de cornes.

L’on dit de ces animaux qu’on leur parle à l’oreille, si l’on veut qu’ils aillent d’un côté ou d’un autre ; cela est entièrement faux : ils vont presque toujours avec un conducteur qui en conduit six après lui ; et s’il arrive que quelqu’un veuille faire voyage en quelque endroit, s’il peut trouver un renne de renvoi qui soit du pays où il veut aller, il n’aura besoin d’aucun guide, et le renne le mènera à l’endroit où il veut aller, quoiqu’il n’y ait aucun chemin tracé, et que la distance soit de plus de quarante lieues.