Lorsqu’ils sont malades, ils ont coutume de jouer du tambour dont je parlerai ci-après, pour connaître si la maladie doit les conduire à la mort, et lorsqu’ils croient être persuadés du succès fâcheux, et que le malade commence à tirer à sa fin, ils se mettent autour de son lit ; et pour faciliter à son âme le passage à l’autre monde, ils font avaler à l’agonisant ce qu’ils peuvent d’eau-de-vie, en boivent autant qu’ils en ont, pour se consoler de la perte qu’ils font de leur ami, et pour s’exciter à pleurer. Il n’est pas plus tôt mort qu’ils abandonnent la maison, et la détruisent même, de crainte que ce qui reste de l’âme du défunt, que les anciens appelaient mânes, ne leur fasse du mal. Leur cercueil est fait d’un arbre creusé, ou bien de leur traîneau, dans lequel ils mettent ce que le défunt avait de plus cher, comme son arc, ses flèches, sa lance, afin que, si un jour il rentre en vie, il puisse exercer sa même profession. Il y en a même, de ceux qui ne sont que cavalièrement chrétiens, qui confondent le christianisme avec leurs anciennes superstitions, et qui, entendant dire à leurs pasteurs que nous devons un jour ressusciter, mettent dans le cercueil du défunt une hache, un caillou et un fer pour faire du feu (les Lapons ne voyagent point sans cet équipage), afin que, lorsque le défunt ressuscitera, il puisse abattre les arbres, aplanir les rochers et brûler tous les obstacles qui pourraient se rencontrer sur le chemin du ciel. Vous voyez, monsieur, que, malgré leurs erreurs, ces gens y tendent de tout leur pouvoir : ils y veulent arriver de gré ou de force, et l’on peut dire, his per ferrum et ignes ad cœlos grassari constitutum, et qu’ils prétendent par le fer et par le feu emporter le royaume des cieux.

Ils n’enterrent pas toujours les défunts dans les cimetières, mais bien souvent dans les forêts ou dans les cavernes. On arrose le lieu d’eau-de-vie ; tous les assistants en boivent, et trois jours après l’enterrement on tue le renne qui a conduit le mort au lieu de sa sépulture, et on en fait un festin à tous ceux qui ont été présents. On ne jette point les os, mais on les garde avec soin pour les enterrer au côté du défunt. C’est dans ce repas qu’on boit le paligavin, c’est-à-dire l’eau-de-vie bienheureuse, parce qu’on la boit en l’honneur d’une personne qu’ils croient bienheureuse.

Les successions se font à peu près comme en Suède : la veuve prend la moitié ; et si le défunt a laissé un garçon et une fille, le garçon prend les deux tiers du bien, et laisse l’autre à sa sœur.

Nous étions au plus fort de cette conversation, quand on nous vint avertir qu’on apercevait sur le haut de la montagne des Lapons qui venaient avec des rennes. Nous allâmes au-devant d’eux, pour avoir le plaisir de contempler leur équipage et leur marche ; mais nous ne rencontrâmes que trois ou quatre personnes, qui apportaient sur des rennes des poissons secs pour vendre à Swapavara. Il y a longtemps, monsieur, que je vous parle de rennes, sans vous avoir fait la description de cet animal, dont on nous a tant parlé autrefois. Il est juste que je satisfasse présentement votre curiosité, comme je contentai pour lors la mienne.

Rheen est un mot suédois dont on a appelé cet animal, soit à cause de sa propreté, soit à cause de sa légèreté : car rhen signifie net, et renna veut dire courir en cette langue. Les Romains n’avaient aucune connaissance de cet animal, et les Latins récents l’appellent rangifer. Je ne puis vous en dire d’autre raison, sinon que je crois que les Suédois ont pu avoir autrefois appelé cette bête rangi auquel mot on aurait ajouté fera, comme qui dirait bête nommée rangi ; comme je ne voudrais pas dire que le bois de ces animaux, qui s’étend en forme de grands rameaux, ait donné lieu de les appeler ainsi, puisqu’on aurait aussitôt dit ramifer que rangifer : quoi qu’il en soit, il est constant, monsieur, que, bien que cette bête soit presque semblable à un cerf, elle ne laisse pas d’en différer en quelque chose. Le renne est plus grand que le cerf ; la tête est assez semblable, mais le bois est tout différent ; il est élevé fort haut, et se courbe vers le milieu, faisant une forme de cercle sur la tête ; il est velu depuis le bas jusqu’en haut, de la couleur de la peau, et est plein de sang partout ; en sorte qu’en le pressant fort avec la main, on s’aperçoit, par l’action de l’animal, qu’il sent de la douleur dans cette partie. Mais ce qu’il a de particulier, et qu’on ne voit en aucun autre animal, c’est la quantité de bois dont la nature l’a pourvu pour se défendre contre les bêtes sauvages. Les cerfs n’ont que deux bois, d’où sortent quantité de dagues ; mais les rennes en ont un autre sur le milieu du front, qui fait le même effet que celui qu’on peint sur la tête des licornes, et deux autres qui, s’étendant sur ses yeux, tombent sur sa bouche. Toutes ces branches néanmoins sortent de la même racine, mais elles prennent des routes et des figures différentes ; ce qui leur embarrasse tellement la tête, qu’ils ont de la peine à paître, et qu’ils aiment mieux arracher les boutons des arbres, qu’ils peuvent prendre avec moins de difficulté.

La couleur de leur poil est plus noire que celle du cerf, particulièrement quand ils sont jeunes ; et pour lors ils sont presque noirs comme les rennes sauvages, qui sont toujours plus forts, plus grands et plus noirs que les domestiques.

Quoiqu’ils n’aient pas les jambes si menues que le cerf, ils ne laissent pas de le surpasser en légèreté. Leur pied est extrêmement fendu et presque rond ; mais ce qui est remarquable dans cet animal, c’est que tous ses os, et particulièrement les articles des pieds, craquent comme si l’on remuait des noix, et font un cliquetis si fort, qu’on entend cet animal presque d’aussi loin qu’on le voit. L’on remarque aussi dans les rennes, que, quoiqu’ils aient le pied fendu, ils ne ruminent point, et qu’ils n’ont point de fiel, mais une petite marque noire dans le foie sans aucune amertume.

Au reste, quoique cette bête soit d’une nature sauvage, les Lapons ont si bien trouvé le moyen de les apprivoiser et de les rendre domestiques, qu’il n’y a personne dans le pays qui n’en ait des troupeaux comme de moutons. On ne laisse pas d’en trouver dans les bois grande quantité de sauvages, et c’est à ceux-là que les Lapons font une chasse cruelle, tant pour avoir leur peau, qui est beaucoup plus estimée que celle des rennes domestiques, que pour la chair, qui est beaucoup plus délicate. Il y a même de ces animaux qui sont à demi sauvages et domestiques, et les Lapons laissent aller dans les bois leurs rennes femelles, dans le temps que ces animaux sont en chaleur ; et ceux qui proviennent de cette conjonction ont un nom particulier ; et ils les appellent kattaigiar, et ils deviennent beaucoup plus grands et plus forts que les autres, et plus propres pour le traîneau.

La Laponie ne nourrit point d’autres animaux domestiques que les rennes ; mais on trouve dans ces bêtes seules autant de commodités qu’on en rencontre dans toutes celles que nous nourrissons. Ils ne jettent rien de cet animal ; ils emploient le poil, la peau, la chair, les os, la moelle, le sang et les nerfs et ils mettent tout en usage.

La peau leur sert pour se garantir des injures de l’air ; en hiver ils s’en servent avec le poil, et en été ils ont des peaux dont ils l’ont fait tomber. La chair de cet animal est pleine de suc, grasse, et extrêmement nourrissante ; et les Lapons ne mangent point d’autre viande que de celle de renne. Les os leur sont d’une utilité merveilleuse pour faire des arbalètes et des arcs, pour armer leurs flèches, pour faire des cuillers, et pour orner tous les ouvrages qu’ils veulent faire. La langue et la moelle des os est ce qu’ils ont de plus délicat parmi eux ; et les amants portent de ces mets à leurs maîtresses, comme les plus exquis, qu’ils accompagnent ordinairement de chair d’ours et de castor. Ils boivent souvent le sang ; mais ils le conservent plus ordinairement dans la vessie de cet animal, qu’ils exposent au froid, et le laissent condenser et prendre un corps en cet état ; et lorsqu’ils veulent faire du potage, ils en coupent ce qu’ils ont de besoin, et le font bouillir avec du poisson. Ils n’ont point d’autres fils que ceux qu’ils tirent des nerfs, qu’ils filent sur la joue de ces animaux. Ils se servent des plus fins pour faire leurs habits, et ils emploient les plus gros pour coudre ensemble les planches de leurs barques. Ces animaux ne fournissent pas seulement aux Lapons de quoi se vêtir et de quoi manger, ils leur donnent aussi de quoi boire. Le lait de renne est le seul breuvage qu’ils aient ; et parce qu’il est extrêmement gras et tout à fait épais, ils sont obligés d’y mêler presque la moitié d’eau. Ils ne tirent de ce lait que demi-setier par jour des meilleures rennes, qui ne donnent même du lait que lorsqu’elles ont un veau. Ils en font des fromages très-nourrissants ; et les pauvres gens, qui n’ont pas le moyen de tuer leurs rennes pour manger, ne se servent point d’autre nourriture. Ces fromages sont gras et d’une odeur assez forte, mais ils sont fades, comme étant faits et mangés sans sel.