Comme cette manière d’agir me surprit étrangement, et n’ayant pu jusqu’à présent l’éprouver moi-même, je m’en suis informé le plus exactement qu’il m’a été possible ; et, parmi quantité d’histoires de cette nature, je vous en dirai donc ce qu’on m’a assuré être véritable.

Ce Français que nous trouvâmes aux mines de Swapavara, homme simple, et que je ne crois pas capable de controuver une histoire, nous assura que pour faire plaisir à quantité de Lapons, il les avait soulagés du devoir conjugal ; et pour nous faire voir combien ces gens lui avaient fait d’instances pour le faire condescendre à prendre cette peine, il nous dit qu’un jour, après avoir bu quelques verres d’eau-de-vie avec un Lapon, il fut sollicité par cet homme de coucher avec sa femme, qui était là présente, avec toute sa famille ; et que, sur le refus qu’il lui en fit, s’excusant du mieux qu’il pouvait, le Lapon, ne trouvant pas ses excuses valables, prit sa femme et le Français, et les ayant jetés tous deux sur le lit, sortit de la chambre et ferma la porte à la clef, conjurant le Français, par tout ce qu’il put alléguer de plus fort, qu’il lui plût de faire en sa place comme il faisait lui-même.

L’histoire qui arriva à Joannes Tornæus, prêtre des Lapons, dont j’ai déjà parlé, n’est pas moins remarquable. Elle nous fut dite par ce même prêtre qui avait été longtemps son vicaire dans la Laponie, et qui avait vécu sous lui près de quinze ans ; il la tenait de lui-même.

« Un Lapon, nous dit-il, des plus riches et des plus considérés qui fussent dans la Laponie de Torno, eut envie que son lit fût honoré de son pasteur ; il ne crut point de meilleur moyen pour multiplier ses troupeaux et pour attirer la bénédiction du ciel sur toute sa famille ; il le pria plusieurs fois de lui vouloir faire cet honneur ; mais le pasteur, par conscience ou autrement, n’en voulut rien faire, et lui représentait toujours que ce n’était pas le plus sûr moyen pour s’attirer un Dieu propice. Le Lapon n’entrait point dans tout ce que le pasteur lui pouvait dire ; et un jour qu’il le rencontra seul, il le conjura à genoux, et par tout ce qu’il avait de plus saint parmi les dieux qu’il adorait, de ne pas lui refuser la grâce qu’il lui demandait ; et ajoutant les promesses aux prières, il lui présenta six écus, et s’offrit de les lui donner, s’il voulait s’abaisser jusqu’à coucher avec sa femme. Le bon pasteur songea quelque temps s’il pouvait le faire en conscience, et ne voulant pas refuser ce pauvre homme, il trouva qu’il valait encore mieux le faire cocu, et gagner son argent, que de le désespérer. »

Si cette aventure ne nous avait pas été racontée par le même prêtre qui était alors son disciple, et qui était présent, je ne pourrais jamais la croire ; mais il nous l’assura d’une manière si forte, que je ne puis en douter, connaissant d’ailleurs le naturel du pays.

Cette bonne volonté que les Lapons ont pour leurs femmes ne s’étend pas seulement à l’égard de leurs pasteurs, mais aussi sur tous les étrangers, suivant ce qu’on en a dit, et comme nous voulons le prouver.

Je ne vous dis rien, monsieur, d’une fille à qui le bailli de Laponie, qui est celui qui reçoit le tribut pour le roi, avait fait un enfant. Un Lapon l’acheta, pour en faire sa femme, de celui qui l’avait déshonorée, sans autre raison que parce qu’elle avait su captiver les inclinations d’un étranger. Toutes ces choses sont si fréquentes en ce pays, que, pour peu qu’on vive parmi les Lapons, on ne manque pas d’en être bientôt convaincu par sa propre expérience.

Ils lavent leurs enfants dans un chaudron, tous les jours trois fois, jusqu’à ce qu’ils aient un an ; et après, trois fois par semaine. Ils ont peu d’enfants, et il ne s’en trouve presque jamais six dans une famille. Lorsqu’ils viennent au monde, ils les lavent dans de la neige jusqu’à ce qu’ils ne puissent plus respirer, et pour lors ils les jettent dans un bain d’eau chaude ; je crois qu’ils font cela pour les endurcir au froid. Sitôt que la mère est délivrée, elle boit un grand coup d’huile de baleine, et croit que cela lui est d’un secours considérable. Il est aisé de connaître dans le berceau de quel sexe est l’enfant. Si c’est un garçon, ils suspendent au dessus de sa tête un arc, des flèches, ou une lance, pour leur apprendre, même dans le berceau, ce qu’ils doivent faire le reste de leur vie, et leur faire connaître qu’ils doivent se rendre adroits dans leur exercice. Sur le berceau des filles on voit des ailes de lagopos, qu’ils appellent rippa, avec les pieds et le bec, pour leur insinuer dès l’enfance la propreté et l’agilité. Quand les femmes sont grosses, on frappe le tambour pour savoir ce qu’elles auront. Elles aiment mieux des filles, parce qu’elles reçoivent des présents en les mariant, et qu’on est obligé d’acheter les femmes.

Les maladies, comme j’ai déjà remarqué, sont presque toutes inconnues aux Lapons ; et s’il leur en arrive quelqu’une, la nature est assez forte pour les guérir d’elle-même, et sans l’aide de médecins ils recouvrent bientôt la santé. Ils usent pourtant de quelques remèdes, comme de la racine de mousse, qu’ils nomment jeest, ou ce qu’on appelle angétique pierreuse. La résine qui coule des sapins leur fait des emplâtres, et le fromage de renne est leur onguent divin ; ils s’en servent diversement. Ils ont du fiel de loup qu’ils délayent dans du brandevin avec de la poudre à canon. Lorsque le froid leur a gelé quelque partie du corps, ils étendent le fromage coupé par tranches sur la partie malade, et ils en reçoivent du soulagement. La seconde manière d’employer le fromage, pour les maux extérieurs ou intérieurs, est de faire entrer un fer rouge dans le fromage, qui distille par cette ardeur une espèce d’huile, de laquelle ils se frottent à l’endroit où ils souffrent ; et le remède est toujours suivi d’un succès et d’un effet merveilleux. Il conforte la poitrine, emporte la toux, et est bon pour toutes les contusions ; mais la manière la plus ordinaire pour les plaies plus dangereuses, c’est le feu. Ils s’appliquent un charbon tout rouge sur la blessure, et le laissent le plus longtemps qu’ils peuvent, afin qu’il puisse consumer tout ce qu’il y a d’impur dans le mal. Cette coutume est celle des Turcs ; ils ne trouvent point de remède plus souverain.

Ceux qui sont assez heureux en France, et en d’autres lieux, pour arriver à une extrême vieillesse, sont obligés de souffrir quantité d’incommodités qu’elle traîne avec elle ; mais les Lapons en sont entièrement exempts, et ils ne ressentent pour toute infirmité dans cet état qu’un peu de diminution de leur vigueur ordinaire. On ne saurait même distinguer les vieillards d’avec les jeunes, et on voit rarement de tête blanche en ce pays : ils retiennent toujours leur même poil, qui est ordinairement roux. Mais ce qui est de remarquable, c’est qu’on rencontre peu de vieillards qui ne soient aveugles. Leurs vues, déjà affaiblies par le défaut de la nature, ne peuvent plus supporter ni l’éclat de la neige, dont la terre est presque toujours couverte, ni la fumée continuelle causée par le feu qui est toujours allumé au milieu de leur cabane, et qui les aveugle sur la fin de leurs jours.