J’ai déjà dit que lorsqu’une fille est connue dans le pays pour avoir quantité de rennes, elle ne manque point de partis ; mais je ne vous avais pas dit, monsieur, que cette quantité de biens était tout ce qu’ils demandaient dans une jeune fille, sans se mettre en peine si elle était avantagée de la nature, ou non ; si elle avait de l’esprit, ou si elle n’en avait point ; et même si elle était encore pucelle, ou si quelque autre avant lui avait reçu des témoignages de sa tendresse. Mais ce que vous admirerez davantage et qui m’a surpris le premier, c’est que ces gens, bien loin de se faire un monstre de cette virginité, croient que c’est un sujet parmi eux de rechercher de ces filles avec autant d’empressement, que, toutes pauvres qu’elles sont bien souvent, ils les préfèrent à des riches qui seraient encore pucelles, ou qui passeraient du moins pour telles parmi eux. Il faut pourtant faire cette distinction, monsieur, qu’il faut que ces filles dont nous parlons aient accordé cette faveur à des étrangers qui vont l’hiver faire marchandise, et non pas à des Lapons ; et c’est de là qu’ils infèrent que, puisqu’un homme qu’ils croient plus riche et de meilleur goût qu’eux a bien voulu donner des marques de son amour à une fille de leur nation, il faut qu’elle ait un mérite secret qu’ils ne connaissent pas, et dont ils doivent se bien trouver dans la suite. Ils sont si friands de ces sortes de morceaux, que lorsqu’ils viennent quelquefois pendant l’hiver à la ville de Torno, et qu’ils trouvent une fille grosse, non-seulement ils oublient leurs intérêts, en voulant la prendre sans bien, mais même, lorsqu’elle fait ses couches, ils l’achètent des parents autant que leurs facultés le leur peuvent permettre.
Je connais bien des personnes, monsieur, qui seraient assez charitables pour faire ainsi la fortune de quantité de pauvres filles, et qui ne demanderaient pas mieux que de leur procurer, sans qu’il leur en coûtât beaucoup de peine, des partis avantageux. Si cette mode pouvait venir en France, on ne verrait pas tant de filles demeurer si longtemps dans le célibat. Les pères de qui les bourses sont nouées d’un triple nœud n’en seraient pas si empêchés, et elles auraient toujours un moyen tout prêt de sortir de la captivité où elles sont. Mais je ne crois pas, monsieur, quoi que puissent faire les papas, qu’elle s’y introduise sitôt : on est trop infatué de ce mot d’honneur ; on s’en est fait un fantôme qu’il est présentement trop malaisé de détruire.
Comme les Lapons ignorent naturellement presque toutes les maladies, ils n’ont point voulu s’en faire d’eux-mêmes, comme nous. La jalousie et la crainte du cocuage ne les troublent point. Ces maux, qui possèdent tant de personnes parmi nous, sont inconnus chez eux ; et je ne crois pas même qu’il y ait un mot dans leur langue pour exprimer celui de cocu ; et l’on peut dire plaisamment avec cet Espagnol, en parlant des siècles passés et de celui dans lequel nous vivons :
Passò lo de oro,
Passò lo de plata,
Passò lo de hierro ;
Vive lo de cuerno.
Et tandis que ces gens-là font revivre le siècle d’or, nous nous en faisons un de cornes. En effet, monsieur, vous allez voir parmi eux ce que je crois qu’on voyait du temps de Saturne, c’est-à-dire une communauté de biens qui vous surprendra. Vous avez vu les Lapons être ce que nous appelons cocus, devant le sacrement ; et vous allez voir qu’ils ne le sont pas moins après.
Quand le mariage est consommé, le mari n’emmène pas sa femme, mais il demeure un an avec son beau-père, au bout duquel temps il va établir sa famille où bon lui semble, et emporte avec lui tout ce qui appartient à sa femme. Les présents même qu’il a faits à son beau-père au temps des accords lui sont rendus, et les parents reconnaissent ceux qui leur ont été faits, par quelques rennes, suivant leur pouvoir.
Je vous ai remarqué, monsieur, que les étrangers ont en ce pays un grand privilége, qui est d’honorer les filles de leur approche. Ils en ont un autre qui n’est pas moins considérable, qui est de partager avec les Lapons leurs lits et leurs femmes. Quand un étranger vient dans leurs cabanes, ils le reçoivent le mieux qu’ils peuvent, et pensent le régaler parfaitement, s’ils ont un verre d’eau-de-vie à lui donner ; mais après le repas, quand la personne qu’ils reçoivent est de considération, et qu’ils veulent lui faire chère entière, ils font venir leurs femmes et leurs filles, et tiennent à grand honneur que vous agissiez avec elles comme ils feraient eux-mêmes : pour les femmes et les filles, elles ne font aucune difficulté de vous accorder tout ce que vous pouvez souhaiter, et croient que vous leur faites autant d’honneur qu’à leurs maris ou à leurs pères.