Ce furent les premiers Lapons que nous vîmes, et dont la vue nous réjouit tout à fait. Ils venaient troquer du poisson pour du tabac. Nous les considérâmes depuis la tête jusqu’aux pieds. Ces hommes sont faits tout autrement que les autres. La hauteur des plus grands n’excède pas trois coudées ; et je ne vois pas de figure plus propre à faire rire. Ils ont la tête grosse, le visage large et plat, le nez écrasé, les yeux petits, la bouche large, et une barbe épaisse qui leur pend sur l’estomac. Tous leurs membres sont proportionnés à la petitesse du corps : les jambes sont déliées, les bras longs ; et toute cette petite machine semble remuer par ressorts. Leur habit d’hiver est d’une peau de renne faite comme un sac, descendant sur les genoux, et retroussée sur les hanches d’une ceinture de cuir ornée de petites plaques d’argent ; les souliers, les bottes et les gants sont de même : ce qui a donné lieu à plusieurs historiens de dire qu’il y avait des hommes vers le nord velus comme des bêtes, et qui ne se servaient point d’autres habits que de ceux que la nature leur avait donnés.
Ils ont toujours une bourse des parties de renne qui leur pend sur l’estomac, dans laquelle ils mettent une cuiller. Ils changent cet habillement l’été, et en prennent un plus léger, qui est ordinairement de la peau des oiseaux qu’ils écorchent, pour se garantir des moucherons. Ils ne laissent pas d’avoir par-dessus un sac de grosse toile, ou d’un drap gris-blanc, qu’ils mettent sur leur chair ; car l’usage du linge leur est tout à fait inconnu.
Ils couvrent leur tête d’un bonnet qui est ordinairement fait de la peau d’un oiseau gros comme un canard, qu’ils appellent loom, qui veut dire en leur langue boiteux, à cause que cet oiseau ne saurait marcher : ils le tournent d’une manière que la tête de l’oiseau excède un peu le front, et que les ailes leur tombent sur les oreilles.
Voilà, monsieur, la description de ce petit animal qu’on appelle Lapon ; et l’on peut dire qu’il n’y en a point, après le singe, qui approche plus de l’homme. Nous les interrogeâmes sur plusieurs choses dont nous voulions nous informer, et nous leur demandâmes particulièrement l’endroit où nous pouvions trouver de leurs camarades. Ces gens nous instruisirent sur tout, et nous dirent que les Lapons commençaient à descendre des montagnes qui sont vers la mer Glaciale, d’où le chaud et les mouches les avaient chassés, et se répandaient vers le lac Tornotracs, d’où le fleuve Torno prend sa source, pour y pêcher quelque temps jusqu’à ce qu’ils pussent, vers la Saint-Barthélémy, se rapprocher tout à fait des montagnes de Swapavara, Kilavara, et les autres où le froid commençait à se faire sentir, pour y passer le reste de l’hiver. Ils nous assurèrent que nous ne manquerions pas d’en trouver là des plus riches, et que pendant sept ou huit jours que nous serions à y aller, les Lapons emploieraient ce temps à y venir. Ils ajoutèrent que, pour eux, ils étaient demeurés pendant tout l’été aux environs de la mine et des lacs qui sont autour, ayant trouvé assez de nourriture pour quinze ou vingt rennes qu’ils avaient chacun, et étant trop pauvres pour entreprendre un voyage de quinze jours, pour lequel il fallait prendre des provisions qu’ils n’étaient pas en pouvoir de faire, à cause qu’ils ne pouvaient vivre éloignés des étangs qui leur fournissaient chaque jour de quoi vivre.
Le vendredi, 15 août, il fit un grand froid et il neigea sur les montagnes voisines. Nous eûmes une longue conversation avec le prêtre, lorsqu’il eut fini les deux sermons qu’il fit ce jour-là, l’un en finlandais, et l’autre en lapon. Il parlait, heureusement pour nous, assez bon latin, et nous l’interrogeâmes sur toutes les choses qu’il pouvait le mieux connaître, comme sur le baptême, le mariage, et les enterrements. Il nous dit, au sujet du premier, que tous les Lapons étaient chrétiens et baptisés ; mais que la plupart, ne l’étaient que pour la forme seulement, et qu’ils retenaient tant de choses de leurs anciennes superstitions, qu’on pouvait dire qu’ils n’avaient que le nom de chrétiens, et que leur cœur était encore païen.
Les Lapons portent leurs enfants au prêtre pour baptiser, quelque temps après qu’ils sont nés : si c’est en hiver, ils les portent avec eux dans leurs traîneaux ; et si c’est en été, ils les mettent sur des rennes, dans leurs berceaux pleins de mousse, qui sont faits d’écorces de bouleau, et d’une manière toute particulière. Ils font ordinairement présent au prêtre d’une paire de gants, bordés en de certains endroits de la plume de loom, qui est violette, marquetée de blanc, et d’une très-belle couleur. Sitôt que l’enfant est baptisé, le père lui fait ordinairement présent d’une renne femelle, et tout ce qui provient de cette renne, qu’ils appellent pannikcis, soit en lait, fromage, et autres denrées, appartient en propre à la fille ; et c’est ce qui fait sa richesse lorsqu’elle se marie. Il y en a qui font encore présent à leurs enfants d’une renne lorsqu’ils aperçoivent sa première dent ; et toutes les rennes qui viennent de celle-là sont marquées d’une marque particulière, afin qu’elles puissent être distinguées des autres. Ils changent le nom de baptême aux enfants lorsqu’ils ne sont pas heureux ; et le premier jour de leurs noces, comme tous les autres, ils couchent dans la même cabane, et caressent leurs femmes devant tout le monde.
Il nous dit, touchant le mariage, que les Lapons mariaient leurs filles assez tard, quoiqu’elles ne manquassent pas de partis, lorsqu’elles étaient connues dans le pays pour avoir quantité de rennes provenues de celles que leur père leur a données à leur naissance et à leur première dent : car c’est là tout ce qu’elles emportent avec elles ; et le gendre, bien loin de recevoir quelque chose de son beau-père, est obligé d’acheter la fille par des présents. Ils commencent ordinairement au mois d’avril à faire l’amour, comme les oiseaux.
Lorsque l’amant a jeté les yeux sur quelque fille qu’il veut avoir en mariage, il faut qu’il fasse état d’apporter quantité d’eau-de-vie, lorsqu’il vient faire la demande avec son père ou son plus proche parent. On ne fait point l’amour autrement en ce pays, et on ne conclut jamais un mariage qu’après avoir vidé plusieurs bouteilles d’eau-de-vie et fumé quantité de tabac. Plus un homme est amoureux, plus il apporte de brandevin ; et il ne peut par d’autres marques témoigner plus fortement sa passion. Ils donnent un nom particulier à cette eau-de-vie que l’amant apporte aux accords, et ils l’appellent la bonne arrivée du vin, ou soubbouvin, le vin des amants. C’est une coutume chez les Lapons d’accorder leurs filles longtemps avant que de les marier : ils font cela afin que l’amoureux fasse durer ses présents ; et s’il veut venir à bout de son entreprise, il faut qu’il ne cesse point d’arroser son amour de ce breuvage si chéri. Enfin, lorsqu’il a fait les choses honnêtement pendant un an ou deux, quelquefois on conclut le mariage.
Les Lapons avaient autrefois une manière de marier toute particulière, lorsqu’ils étaient encore tout à fait ensevelis dans les ténèbres du paganisme, et qui ne laisse pas encore d’être observée de quelques-uns. On ne menait point les parties devant le prêtre ; mais les parents les mariaient chez eux, sans autre cérémonie que par l’excussion du feu qu’ils tiraient d’un caillou. Ils croient qu’il n’y a point de figure plus mystérieuse, et plus propre pour nous représenter le mariage ; car comme la pierre renferme en elle-même une source de feu qui ne paraît que lorsqu’on l’approche du fer, de même, disent-ils, il se trouve un principe de vie caché dans l’un et l’autre sexe, qui ne se fait voir que lorsqu’ils sont unis.
Je crois, monsieur, que vous ne trouverez pas que ce soit fort mal raisonné pour des Lapons ; et il y a bien des gens, et plus subtilisés, qui auraient de la peine à donner une comparaison plus juste. Mais je ne sais si vous jugerez que le raisonnement suivant soit de la même force.