Plus l’on avance dans le pays, et plus la misère est extrême. On ne connaît plus l’usage du blé : les os de poisson, broyés avec l’écorce des arbres, leur servent de pain ; et, malgré cette méchante nourriture, ces pauvres gens vivent dans une santé parfaite. Ne connaissant point de médecins, il ne faut pas s’étonner s’ils ignorent aussi les maladies, et s’ils vont jusqu’à une vieillesse si avancée qu’ils passent ordinairement cent ans, et quelques-uns cent cinquante.

Nous ne fîmes le samedi que fort peu de chemin, étant restés tout le jour dans une petite maison, qui est la dernière qui se rencontre dans le pays. Nous eûmes différents plaisirs pendant le temps que nous séjournâmes dans cette cabane. Le premier fut de nous occuper tous à différents exercices aussitôt que nous fûmes arrivés. L’un coupait un arbre sec dans le bois prochain, et le traînait avec peine au lieu destiné ; l’autre, après avoir tiré le feu d’un caillou, soufflait de tous ses poumons pour l’allumer ; quelques-uns étaient occupés à accommoder un agneau qu’ils venaient de tuer ; et d’autres, plus prévoyants, laissant ces petits soins pour en prendre de plus importants, allaient chercher sur un étang voisin, tout couvert de poisson, quelque chose pour le lendemain. Ce plaisir fut suivi d’un autre ; car sitôt qu’on se fut levé de table, on fut d’avis, à cause des nécessités pressantes, d’ordonner une chasse générale. Tout le monde se prépara pour cela ; et, ayant pris deux petites barques avec deux paysans avec nous, nous nous abandonnâmes sur la rivière à notre bonne fortune. Nous fîmes la chasse la plus plaisante du monde et la plus particulière. Il est inouï qu’on se soit jamais servi en France de bâtons pour chasser ; mais il n’en est pas de même dans ce pays : le gibier y est si abondant, qu’on se sert de fouet et même de bâton pour le tuer. Les oiseaux que nous prîmes davantage, ce fut des plongeons ; et nous admirions l’adresse de nos gens à les attraper. Ils les suivaient partout où ils les voyaient ; et lorsqu’ils les apercevaient nageant entre deux eaux, ils lançaient leur bâton et leur écrasaient la tête dans le fond de l’eau avec tant d’adresse, qu’il est difficile de se figurer la promptitude avec laquelle ils font cette action. Pour nous, qui n’étions point faits à ces sortes de chasses, et de qui les yeux n’étaient pas assez fins pour percer jusque dans le fond de la rivière, nous frappions au hasard dans les endroits où nous voyions qu’ils frappaient, et sans autres armes que des bâtons, nous fîmes tant, qu’en moins de deux heures nous nous vîmes plus de vingt ou vingt-cinq pièces de gibier. Nous retournâmes à notre petite habitation, fort contents d’avoir vu cette chasse, et encore plus de rapporter avec nous de quoi vivre pendant quelque temps. Une bonne fortune, comme une mauvaise, vient rarement seule ; et quelques paysans ayant appris la nouvelle de notre arrivée, qui s’était répandue bien loin dans le pays, en partie par curiosité de nous voir, et en partie pour avoir de notre argent, nous apportèrent un mouton, que nous achetâmes cinq ou six sous, et qui accrut nos provisions de telle sorte que nous nous crûmes assez munis pour entreprendre trois jours de marche, pendant lesquels nous ne devions trouver aucune maison. Nous partîmes donc le dimanche du matin, c’est-à-dire à dix heures ; car le soin que nous avions de nous reposer faisait que nous ne nous mettions guère en chemin devant ce temps.

Nous nous étonnâmes que, quoique nous fussions si avant dans le nord, nous ne laissions pas de rencontrer quantité d’hirondelles ; et ayant demandé aux gens du pays qui nous conduisaient ce qu’elles devenaient l’hiver, et si elles passaient dans les pays chauds, ils nous assurèrent qu’elles se mettaient en pelotons, et s’enfonçaient dans la bourbe qui est au fond des lacs ; qu’elles attendaient là que le soleil, reprenant sa vigueur, allât dans le fond de ces marais leur rendre la vie que le froid leur avait ôtée. La même chose m’avait été dite à Copenhague par M. l’ambassadeur, et à Stockholm par quelques personnes ; mais j’avais toujours eu beaucoup de peine à croire que ces animaux pussent vivre plus de six mois ensevelis dans la terre, sans aucune nourriture. C’est pourtant la vérité ; et cela m’a été confirmé par tant de gens, que je ne saurais plus en douter. Nous logeâmes ce jour-là à Coctuanda, où commence la Laponie ; et le lendemain lundi, après avoir fait quatre milles, nous vînmes camper sur le bord de la rivière, où il fallut coucher sub dio, et où nous fîmes des feux épouvantables pour nous garantir de l’importunité des moucherons. Nous fîmes un grand retranchement rond de quantité de gros arbres secs, et de plus petits pour les allumer ; nous nous mîmes au milieu et fîmes le plus beau feu que j’aie vu de ma vie. On aurait pu assurément charger un de ces grands bateaux qui viennent à Paris du bois que nous consumâmes, et il s’en fallut peu que nous ne mîmes le feu à toute la forêt. Nous demeurâmes au milieu de ces feux toute la nuit, et nous nous mîmes en chemin le lendemain matin, mardi, pour aller aux mines de cuivre, qui n’étaient plus éloignées que de deux lieues. Nous prîmes notre chemin à l’ouest, sur une petite rivière nommée Longasiochi, qui formait de temps en temps des paysages les plus agréables que j’aie jamais vus ; et après avoir été souvent obligés de porter notre bateau, faute d’eau, nous arrivâmes à Swaparava ou Suppawahara, où sont les mines de cuivre. Ce lieu est éloigné d’une lieue de la rivière, et il fallut faire tout ce chemin à pied.

Nous fûmes extrêmement réjouis, à notre arrivée, d’apprendre qu’il y avait un Français dans ce lieu. Vous voyez, monsieur, qu’il n’y a point d’endroit, si reculé qu’il puisse être, où les Français ne se fassent jour. Il y avait près de trente ans qu’il travaillait aux mines ; il est vrai qu’il avait plus la mine d’un sauvage que d’un homme ; il ne laissa pas de nous servir beaucoup, quoiqu’il eût presque oublié sa langue ; et il nous assura que depuis qu’il était en ce lieu, bien loin d’y avoir vu des Français, il n’y était venu aucun étranger plus voisin qu’un Italien, qui passa il y a environ quatorze ans, et dont on n’a plus entendu parler depuis. Nous fîmes tout doucement que cet homme reprît un peu sa langue naturelle, et nous apprîmes de lui bien des choses que nous eussions eu de la peine à savoir d’un autre que d’un Français.

Ces mines de Swapavara sont à trente milles de Torno et quinze milles de Konges (il faut toujours prendre trois lieues de France pour un mille de Suède). Elles furent ouvertes, il y a environ vingt-sept ans, par un Lapon nommé…, à qui l’on a fait une petite rente de quatre écus et de deux tonneaux de farine ; il est aussi exempt de toute contribution. Ces mines ont été autrefois mieux entretenues qu’elles ne sont : il y avait toujours cent hommes qui y travaillaient ; mais présentement à peine en voit-on dix ou douze. Le cuivre qui s’y trouve est pourtant le meilleur qui soit en toute la Suède ; mais le pays est si désert et si épouvantable, qu’il y a peu de personnes qui y puissent rester. Il n’y a que les Lapons qui demeurent pendant l’hiver autour de ces mines ; et l’été ils sont obligés d’abandonner le pays, à cause du chaud et des moucherons, que les Suédois appellent alcaneras, qui sont pires mille fois que toutes les plaies d’Egypte. Ils se retirent dans les montagnes proche la mer occidentale, pour avoir la commodité de pêcher, et pour trouver plus facilement de la nourriture à leurs rennes, qui ne vivent que d’une petite mousse blanche et tendre, qui se trouve l’été sur les monts Sellices, qui séparent la Norwége de la Laponie, dans les pays les plus septentrionaux.

Nous allâmes le lendemain, mercredi, voir les mines, qui étaient éloignées d’une bonne demi-lieue de notre cabane. Nous admirâmes les travaux et les abîmes ouverts, qui pénétraient jusqu’au centre de la terre, pour aller chercher, près des enfers, de la matière au luxe et à la vanité. La plupart de ces trous étaient pleins de glaçons ; et il y en avait qui étaient revêtus, depuis le bas jusqu’en haut, d’un mur de glace si épais, que les pierres les plus grosses que nous prenions plaisir à jeter contre, loin d’y faire quelque brèche, ne laissaient pas même la marque où elles avaient touché ; et lorsqu’elles tombaient dans le fond, on les voyait rebondir et rouler sans faire la moindre ouverture à la glace. Nous étions pourtant alors dans les plus fortes chaleurs de la canicule ; mais ce qu’on appelle ici un été violent peut passer en France pour un très-rude hiver.

Toute la roche ne fournit pas partout le métal ; il faut chercher les veines, et lorsqu’on en a trouvé quelqu’une, on la suit avec autant de soin qu’on a eu de peine à la découvrir. On se sert pour cela, ou du feu pour amollir le rocher ou de la poudre pour le faire sauter. Cette dernière manière est beaucoup plus pénible, mais elle fait incomparablement plus d’effet. Nous prîmes des pierres de toutes les couleurs, de jaunes, de bleues, de vertes, de violettes ; et ces dernières nous parurent les plus pleines de métal et les meilleures.

Nous fîmes l’épreuve de quantité de pierres d’aimant que nous trouvâmes sur la roche ; mais elles avaient perdu presque toute leur force par le feu qu’on avait fait au-dessus ou au-dessous : ce qui fit que nous ne voulûmes point nous en charger, et que nous différâmes d’en prendre à la mine de fer à notre retour. Après avoir considéré toutes les machines et les pompes qui servent à élever l’eau, nous contemplâmes à loisir toutes les montagnes couvertes de neige qui nous environnaient. C’est sur ces roches que les Lapons habitent l’hiver. Ils les possèdent en propre depuis la division de la Laponie, qui fut faite du temps de Gustave-Adolphe, père de la reine Christine. Ces terres et ces montagnes leur appartiennent, sans que d’autres puissent s’y établir ; et, pour marque de leur propriété, ils ont leurs noms écrits sur quelques pierres ou sur quelques endroits de la montagne qu’ils ont eue en propriété ou qu’ils ont habitée : tels sont les rochers de Luparava, Kerquerol, Kilavara, Lung, Dondere, ou roche du Tonnerre, qui ont donné le nom aux familles des Lapons qui y habitent, et qu’on ne connaît dans le pays que par les surnoms qu’ils ont pris de ces roches. Ces montagnes ont quelquefois sept ou huit lieues d’étendue ; et quoiqu’ils demeurent toujours sur la même roche, ils ne laissent pas de changer fort souvent de place lorsque la nécessité le demande, et que les rennes ont consommé toute la mousse qui était autour de leur habitation. Quoique certains Lapons aient pendant l’hiver certaines terres fixes, il y en a beaucoup davantage qui courent toujours, et desquels on ne saurait trouver l’habitation ; ils sont tantôt dans les bois et tantôt proche des lacs, selon qu’ils ont besoin de pêcher ou de chasser ; et on ne les voit que lorsqu’ils viennent l’hiver aux foires, pour troquer leurs peaux contre autre chose dont ils ont besoin, et pour apporter le tribut qu’ils payent au roi de Suède, dont ils pourraient facilement s’exempter, s’ils ne voulaient pas se trouver à ces foires. Mais la nécessité qu’ils ont de fer, d’acier, de corde, de couteaux et autres, les oblige à venir en ces endroits, où ils trouvent ce dont ils ont besoin. Le tribut qu’ils payent est d’ailleurs fort peu de chose. Les plus riches d’entre eux, quand ils auraient mille ou douze cents rennes, comme il s’en rencontre quelques-uns, ne payent ordinairement que deux ou trois écus tout au plus.

Après que nous nous fûmes amplement informés de toutes ces choses, nous reprîmes le chemin de notre cabane, et nous vîmes en passant les forges où l’on donne la première fonte au cuivre. C’est là qu’on sépare ce qu’il y a de plus grossier ; lorsqu’il a été assez longtemps dans le creuset pour pousser dehors toutes ses impuretés, avant que de trouver le cuivre qui est au fond, on lève plusieurs feuilles qu’ils appellent rosettes, dans lesquelles il n’y a que la moitié de cuivre, et qu’on remet ensuite au fourneau pour en ôter tout ce qu’il y a de terrestre : c’est la première façon qu’on lui donne là ; mais il faut à Konges qu’il passe encore trois fois au feu pour le purifier tout à fait, et le rendre en état de prendre sous le marteau la forme qu’on lui veut donner.

Le jeudi, le prêtre des Lapons arriva avec quatre de sa nation, pour se trouver le lendemain à un des jours de prières établies par toute la Suède, pour remercier Dieu des victoires que les Suédois ont remportées ces jours-là.