Nous fûmes occupés le reste de ce jour, et toute la matinée du mardi, à graver sur une pierre des monuments éternels, qui devaient faire connaître à la postérité que trois Français n’avaient cessé de voyager qu’où la terre leur avait manqué, et que, malgré les malheurs qu’ils avaient essuyés, et qui auraient rebuté beaucoup d’autres qu’eux, ils étaient venus planter leur colonne au bout du monde, et que la matière avait plutôt manqué à leurs travaux que le courage à les souffrir. L’inscription était telle :

Gallia nos genuit ; vidit nos Africa ; Gangem

Hausimus, Europamque oculis lustravimus omnem :

Casibus et variis acti terraque marique,

Hic tandem stetimus, nobis ubi defuit orbis.

de Fercourt,  de Corberon,  Regnard.

18 Augusti 1681.

Nous gravâmes ces vers sur la pierre et sur le bois ; et quoique le lieu où nous étions ne fût pas le véritable endroit pour les mettre, nous y laissâmes pourtant ceux que nous avions gravés sur le bois, qui furent mis dans l’église au-dessus de l’autel.

Nous portâmes les autres avec nous pour les mettre au bout du lac de Tornotresch, d’où l’on voit la mer Glaciale, et où finit l’univers.

Lorsque les Lapons qui devaient nous conduire et nous montrer le chemin furent arrivés de chez eux, où ils étaient allés pour prendre quelques petites provisions, consistant en sept ou huit fromages de renne et quelques poissons secs, nous partîmes de chez les prêtres sur les cinq heures du soir et vînmes nous reposer à un torrent impétueux qu’ils appellent Vaccho, où nous arrivâmes à une heure après minuit. Nous eûmes le plaisir, tout le long du chemin, de voir le coucher et l’aurore du soleil en même temps. Le soleil se coucha ce jour-là à onze heures et se leva à deux, sans qu’on cessât de voir aussi clair qu’en plein midi. Mais, lorsque les jours sont les plus longs, c’est-à-dire trois semaines devant la Saint-Jean et trois semaines après, on le voit continuellement pendant tout ce temps, sans qu’au plus bas de sa course il touche la pointe des plus hautes montagnes. On est aussi, pendant les plus courts jours de l’hiver, deux mois entiers sans le voir ; et l’on monte à la Chandeleur sur le sommet des montagnes, pour le regarder poindre pendant un moment. La nuit n’est pourtant pas continuelle, et sur le midi il paraît un petit crépuscule qui dure environ deux heures. Les Lapons, aidés de cette lumière et de la réverbération de la neige, dont la terre est toute couverte, prennent ce temps pour aller à la chasse et à la pêche, qu’ils ne finissent point, quoique les rivières et les lacs soient gelés partout, et en quelques endroits de la hauteur d’une pique : mais ils font des trous dans la glace d’espace en espace, et poussent, par le moyen d’une perche qui va dessous cette glace, leurs filets de trou en trou, et les retirent de même. Mais ce qu’il y a de plus surprenant, c’est que bien souvent ils rapportent dans des filets des hirondelles qui se tiennent avec leurs pattes à quelque petit morceau de bois. Elles sont comme mortes lorsqu’on les tire de l’eau, et n’ont aucun signe de vie ; mais lorsqu’on les approche du feu, et qu’elles commencent à sentir la chaleur, elles remuent un peu, puis secouent leurs ailes, et commencent à voler comme elles font en été. Cette particularité m’a été confirmée par tous ceux à qui je l’ai demandée.