Nous nous mîmes le mercredi matin en chemin, et, après avoir passé de l’autre côté du torrent, nous fîmes une petite lieue à pied. Nous rencontrâmes dans notre chemin la cabane d’un Lapon, faite de feuilles et de gazon : toutes ses hardes étaient derrière sa cabane sur des planches, qui consistaient en quelques peaux de rennes, quelques outils pour travailler, et plusieurs filets qui pendaient sur une perche. Après avoir tout examiné, nous poursuivîmes notre route à l’ouest dans les bois, sans suivre aucun chemin. Nous trouvâmes dans le milieu un magasin de Lapon, construit sur quatre arbres qui faisaient un espace carré. Tout cet édifice, couvert de quelques planches, était appuyé sur ces quatre morceaux de bois, qui sont ordinairement de sapin, dont les Lapons ôtent l’écorce, afin que particulièrement les loups et les ours ne puissent monter sur ces arbres, qu’ils frottent de graisse et d’huile de poisson. C’est dans ce magasin que les Lapons ont toutes leurs richesses, qui consistent en poisson sec ou chair de rennes. Ces garde-manger sont au milieu des bois, à deux ou trois lieues de l’endroit où le Lapon a son habitation : le même en aura quelquefois deux ou trois en différents endroits. C’est pourquoi, comme ils sont exposés continuellement à la fureur des bêtes, ils emploient toute leur adresse pour rendre leurs efforts vains ; mais il arrive bien souvent, quoi qu’ils puissent faire, que les ours détruisent tout le travail d’un Lapon, et mangent en un jour tout ce qu’il aura amassé pendant une année entière, ainsi qu’il arriva à un certain que nous trouvâmes sur le lac de Tornotresch, et que nous rencontrâmes à notre retour, fort désolé de ce que les ours avaient détruit son magasin, et dévoré tout ce qui était dedans.

Ils ont encore une autre sorte de réservoir, qu’ils appellent nalla, qui est pourtant comme les autres au milieu des bois, mais qui n’est que sur un seul pivot. Ils coupent un arbre de la hauteur de six ou sept pieds, et mettent sur le tronc deux morceaux de bois en croix, sur lesquels ils établissent ce petit édifice, qui fait le même effet que le colombier, et qu’ils couvrent de planches. Ils n’ont d’autre échelle pour monter à ce réservoir qu’un tronc d’arbre dans lequel ils creusent comme des espèces de degrés.

Après avoir encore marché environ une demi-heure, nous arrivâmes sur le bord du lac, où nous trouvâmes un petit Lapon extrêmement vieux, avec son fils, qui allait à la pêche. Nous l’interrogeâmes sur quantité de choses, et particulièrement sur son âge, qu’il ne savait pas ; ignorance ordinaire aux Lapons, qui presque tous n’ont pas même le souvenir de l’année dans laquelle ils vivent, et qui ne connaissent les temps que par la succession de l’hiver à l’été. Nous lui donnâmes du tabac et de l’eau-de-vie ; et il nous dit que, nous ayant aperçus du haut de sa cabane, il s’était sauvé dans le bois, d’où il pouvait pourtant nous voir ; et qu’ayant reconnu que nous ne lui avions fait aucun dommage, et que nous n’avions emporté aucune chose, il s’était hasardé à sortir de son fort pour vaquer à son travail. Le bon traitement que nous fîmes à ce pauvre homme en tabac et en eau-de-vie, qui est le plus grand régal qu’on puisse faire aux Lapons, fit qu’il nous promit de nous mener chez lui à notre retour, et qu’il nous ferait voir ses rennes, au nombre de soixante-dix ou quatre-vingts, et tout son petit ménage.

Nous passâmes outre, et allâmes passer la nuit dans la cabane d’un Lapon qui était à l’endroit où le lac commence à former le fleuve. Il y a longtemps, monsieur, que je vous parle des maisons des Lapons, sans vous en avoir fait la description ; il faut contenter votre curiosité.

Les Lapons n’ont aucune demeure fixe, mais ils vont d’un lieu à un autre, emportant avec eux tout ce qu’ils ont. Ce changement de place se fait, ou pour la commodité de la pêche, dont ils vivent, ou pour la nourriture de leurs rennes, qu’ils cherchent ailleurs lorsqu’elle est consommée dans l’endroit où ils vivaient. Ils se mettent ordinairement pendant l’été sur le bord des lacs, à l’endroit où sont les torrents ; et l’hiver ils s’enfoncent davantage dans les bois, aux endroits où ils croient trouver de quoi chasser. Ils n’ont pas de peine à déménager promptement : en un quart d’heure ils ont plié toute leur maison, et chargent tous leurs ustensiles sur des rennes, qui leur sont d’un merveilleux secours ; ils en ont en cette occasion cinq ou six sur lesquels ils mettent tout leur bagage, comme nous faisons sur nos chevaux, et les enfants qui ne sauraient marcher.

Ces rennes vont les uns après les autres ; le second est attaché d’une longue courroie au col du premier, et le troisième est lié au second ; ainsi du reste. Le père de famille marche derrière ces rennes, et précède tout le reste de son troupeau, qui le suit comme on voit les moutons suivre le berger. Quand on est arrivé en un lieu propre pour demeurer, l’on décharge les bêtes, et l’on commence à bâtir la maison. Ils élèvent quatre perches qui font le soutien de tout leur bâtiment. Ces bâtons sont percés à l’extrémité d’en haut, et joints ensemble d’un autre sur lequel sont appuyées quantité d’autres perches qui forment tout l’édifice, et font le même effet que ferait une cloche. Toutes ces perches servent à soutenir une grosse toile qu’ils appellent waldmar, qui fait ensemble et les murailles et le fort de la maison. Les plus riches emploient une double couverture pour se mieux garantir des pluies et des vents, et les pauvres se servent de gazon. Le feu est au milieu de la cabane, et la fumée sort par un trou qu’ils laissent pour cela au sommet. Ce feu est continuellement allumé pendant l’hiver et pendant l’été : ce qui fait que la plupart des Lapons perdent la vue lorsqu’ils arrivent sur l’âge. La crémaillère pend du haut du toit sur le feu : quelques-unes sont faites de fer ; mais la plupart sont d’une branche de bouleau, au bout de laquelle il y a un crochet. On voit toujours un chaudron qui pend sur le feu, et particulièrement l’hiver lorsqu’ils font fondre la neige ; et lorsque quelqu’un veut boire, il prend de la neige dans une grande cuiller, et l’arrose de cette eau bouillante, jusqu’à ce qu’elle soit entièrement fondue. Le plancher de leur cabane est fait de branches de bouleau ou de pin, qu’ils jettent en confusion pour leur servir de lit. Voilà, monsieur, quelles sont les habitations des Lapons. Là sont les vieux comme les jeunes, les hommes et les femmes, les pères et les enfants. Ils couchent tous ensemble sur des peaux de rennes, tout nus, ce qui occasionne bien souvent des désordres fort dangereux. La porte de la cabane est extrêmement étroite, et si basse qu’il y faut entrer à genoux ; ils la tournent ordinairement au midi, afin d’être moins exposés au vent du nord.

Il y a encore une autre sorte de cabane qui est fixe, et qu’ils font de figure hexagone, avec des pins qu’ils emboîtent les uns sur les autres, et dont les fentes sont bouchées de mousse. Celles-là appartiennent aux plus riches, qui ne laissent pas de changer de demeure comme les autres, mais qui reviennent toujours au bout de quelque temps au même endroit, qui est ordinairement sur le bord des cataractes qui apportent une grande commodité pour la pêche.

Ce fut dans une de ces cabanes que nous passâmes la nuit. Elle n’était couverte que de branches entrelacées qui soutenaient de la mousse. Nous y rencontrâmes deux Lapons que nous saluâmes en leur donnant la main, et leur disant pourist, qui est la salutation laponne, qui veut dire bienvenu. Ces pauvres gens nous saluèrent de même et nous rendirent le salut par le mot pourist oni, soyez le bienvenu aussi. Ils accompagnèrent ces mots de leur révérence ordinaire, qu’ils font à la mode des Moscovites, en fléchissant les deux genoux. Nous ne manquâmes pas, pour faire connaissance, de leur donner de l’eau-de-vie, et de cinq ou six sortes ; de manière qu’en ayant trop pris pour leur tête, et la cervelle commençant à leur tourner, un d’eux voulut faire le sorcier, et prit son tambour. Comme cet article est le point de leur superstition le plus essentiel, vous voulez bien, monsieur, que je vous parle de leur religion.

Tout le monde sait que les peuples les plus voisins du Septentrion ont toujours été adonnés à l’idolâtrie et à la magie. Les Finlandais y ont excellé par-dessus tous les autres, et on les dirait aussi savants dans cet art diabolique, que s’ils avaient eu pour maître Zoroastre ou Circé. Les anciens les connaissaient pour tels ; et un auteur danois, en parlant des Finlandais, desquels les Lapons sont sortis, disait : Tunc Biarmenses, arma artibus permutantes, carminibus in nimbos solvere cœlum, lætamque aeris faciem tristi imbrium aspergine confuderunt. « Les Biarmiens, employant leur art au défaut des armes, changent les temps sereins en des tempêtes cruelles, et remplissent le ciel de nuages par leurs enchantements. » Cela fait connaître que les Biarmiens qui sont les Finlandais d’à présent, étaient aussi méchants soldats qu’ils étaient grands magiciens. Il en parle encore en un autre endroit en ces termes : Sunt Finni ultimi septentrionis populi ; vix quidem habitabilem orbis terrarum partem cultura complent : acer iisdem telorum est usus ; non alia gens promptiore jaculandi peritia fruitur ; grandibus et latis sagittis dimicant, incantationum studiis incumbunt, etc. « Les Finlandais sont, dit-il, les derniers peuples qui habitent vers le Septentrion ; ils vivent dans la partie du monde la moins habitable, et se servent si bien de traits, qu’il n’y a point de nation plus adroite à tirer de l’arc ; ils combattent avec des flèches fort longues et fort larges, et s’étudient aux enchantements. »

Si les Finlandais étaient autrefois si adonnés à la magie, les Lapons, qui en descendent, ne le sont pas moins aujourd’hui : ils ne sont chrétiens que par politique et par force. L’idolâtrie, qui est beaucoup plus palpable, et qui frappe plus les sens que le culte du vrai Dieu, ne saurait être arrachée de leur cœur. Les erreurs des Lapons se peuvent réduire à deux chefs : on peut rapporter au premier tout ce qu’ils ont de superstitieux et de païen et au second leurs enchantements et leur magie. Leur première superstition est d’observer ordinairement les jours malheureux, pendant lesquels ils ne veulent point aller chasser, et croient que leurs arcs se rompraient ces jours-là, qui sont les jours de Sainte-Catherine, Saint-Marc et autres. Ils ont de la peine à se mettre en chemin le jour de Noël, qu’ils croient malheureux. La cause de cette superstition vient de ce qu’ils ont mal entendu ce qui se passa ce jour-là, quand les anges descendirent du ciel et épouvantèrent les pasteurs ; et ils croient que des esprits malins se promènent ce jour-là dans les airs, qui pourraient leur nuire. Ils sont encore assez superstitieux de croire qu’il reste quelque chose après la mort, appelé mânes, qu’ils appréhendent fort ; et lorsque quelqu’un meurt en dispute avec quelque autre, il faut qu’un tiers se transporte au lieu de la sépulture, et qu’il fasse l’accord de pacification entre celui qui est vivant et celui qui est mort. C’est là proprement l’erreur des païens, qui appelaient mânes quasi qui maneant post obitum. Tout cela n’est que superstition ; mais vous allez voir ce qu’ils ont d’impie, de païen, de magique.