Premièrement, ils mêlent indifféremment Jésus-Christ avec leurs faux dieux, et ils font un tout de Dieu et du diable, qu’ils croient pouvoir adorer suivant leur fantaisie. Ce mélange se remarque particulièrement sur leurs tambours, où ils mettent Storiunchar avec sa famille au-dessus de Jésus-Christ et de ses apôtres. Ils ont trois dieux principaux : le premier s’appelle Thor, ou dieu du tonnerre ; le second Storiunchar ; et le troisième Parjute, qui veut dire le soleil.

Ces trois dieux sont adorés des Lapons de Lula et de Pitha seulement, car ceux de Kimiet et de Torno, parmi lesquels j’ai vécu, n’en connaissent qu’un, qu’ils appellent Seyta, et qui est le même chez eux que Storiunchar chez les autres. Ces dieux sont faits d’une pierre longue, sans autre figure que celle que la nature lui a donnée, et telle qu’ils la trouvent sur les bords des lacs ; en sorte que toute pierre faite d’une manière particulière, raboteuse, pleine de trous et de concavités, est pour eux un dieu ; et plus elle est extraordinaire, plus ils ont de vénération pour elle.

Thor est le premier des dieux ; et c’est celui qu’ils croient maître du tonnerre, et qu’ils arment d’un marteau. Storiunchar est le second, qui est le vicaire du premier ; comme qui dirait, Thorjunchar, lieutenant de Thor.

Il préside à tous les animaux, aux oiseaux comme aux poissons ; et comme c’est celui dont ils ont le plus besoin, c’est à lui aussi à qui ils font plus de sacrifices pour se le rendre favorable. Ils le mettent ordinairement sur le bord des lacs et dans les forêts, où il étend sa juridiction et fait voir son pouvoir. Le troisième dieu, qu’ils ont de commun avec quelques autres païens, est le soleil, pour lequel ils ont une grande vénération, à cause des grandes commodités qu’ils en reçoivent. C’est celui de tous les trois qu’ils ont, ce me semble, le plus de sujet d’adorer. Premièrement il chasse, à son approche, le froid qui les a tourmentés pendant plus de neuf mois ; il découvre la terre et donne la nourriture à leurs rennes ; il ramène un jour qui dure quelques mois, et dissipe les ténèbres dans lesquelles ils ont été ensevelis fort longtemps : ce qui fait qu’en son absence ils ont un grand respect pour le feu, qu’ils prennent pour une vive représentation du soleil, et qui fait en terre ce que l’autre fait dans les cieux.

Quoique chaque famille ait ses dieux particuliers, les Lapons ne laissent pas d’avoir des endroits généraux où ils en ont de communs. Je vous parlerai dans la suite d’un de ces lieux où j’ai été moi-même voir leurs autels ; et c’est là qu’ils font ordinairement les sacrifices dans la manière suivante.

Lorsque les Lapons ont connu, par l’exploration du tambour, que leur dieu est altéré de sang et qu’il demande une offrande, ils conduisent la victime, qui est un renne mâle, à l’endroit où est l’autel du dieu à qui ils veulent sacrifier, et ne permettent à aucune femme ou fille d’approcher de ce lieu, à qui il est aussi défendu de sacrifier : ils tuent la victime au pied de l’autel, en lui perçant le cœur d’un coup de couteau qu’ils lui enfoncent dans le côté ; puis, approchant de l’autel avec respect, ils prennent de la graisse de l’animal, et du sang le plus proche du cœur, dont ils frottent leur dieu avec révérence, en lui faisant des croix avec le même sang. On met derrière l’idole la corne des pieds, les os et les cornes ; on pend d’un côté un fil rouge orné d’étain, et de l’autre les parties avec lesquelles l’animal augmente son espèce. Le sacrificateur emporte chez lui tout ce qui peut être mangé, et laisse seulement les cornes à son dieu. Mais quand il arrive que l’autel du dieu à qui ils veulent sacrifier est sur le sommet des montagnes inaccessibles où ils croient qu’il demeure, alors, comme ils ne peuvent le frotter du sang de la victime, ils prennent une petite pierre qu’ils trempent dedans, et la jettent au lieu où ils ne sauraient aller.

Ils n’offrent pas seulement des sacrifices aux dieux ; ils en font aussi aux mânes de leurs parents ou de leurs amis, pour les empêcher de leur faire du mal. La différence qu’ils apportent dans le sacrifice des mânes est que le fil, qui est rouge à l’autre, est noir à celui-ci, et qu’ils enterrent les restes des bêtes, comme sont les os et le bois, et ne les laissent pas découverts comme ils font sur les autels.

Voilà, monsieur, ce qu’ils ont de semblable avec les païens : voyons présentement ce qu’ils ont de particulier dans leur art magique. Quoi que les rois de Suède aient pu faire par leurs édits menaçants, et par le châtiment de quelques sorciers, ils n’ont pu abolir entièrement le commerce que les Lapons ont avec le diable ; ils ont fait seulement que le nombre en est plus petit, et que ceux qui le font encore n’osent le professer ouvertement.

Entre plusieurs enchantements dont ils sont capables, l’on dit qu’ils peuvent arrêter un vaisseau au milieu de sa course, et que le seul remède pour empêcher la force de ce charme est de répandre des purgations de femme, dont l’odeur est insupportable aux malins esprits. Ils peuvent aussi changer la face du ciel et le couvrir de nuages ; et ce qu’ils font le plus facilement, c’est de vendre le vent à ceux qui en ont besoin ; et ils ont pour cela un mouchoir qu’ils nouent en trois endroits différents, et qu’ils donnent à celui qui en a besoin. S’il dénoue le premier, il excite un vent doux et supportable ; s’il a besoin d’un plus fort, il dénoue le second ; et s’il vient à ouvrir le troisième, il excitera pour lors une tempête épouvantable. L’on dit que cette manière de vendre le vent est fort ordinaire dans ce pays, et que les moindres petits sorciers ont ce pouvoir, pourvu que le vent dont ils ont besoin commence un peu à souffler, et qu’il faille seulement l’exciter. Comme je n’ai rien vu de tout ce dont je parle, je n’en dirai rien : mais pour ce qui est du tambour, je vous en puis dire quelque chose de plus certain.

Cet instrument, avec lequel ils font tous leurs charmes, et qu’ils appellent kannus, est fait du tronc d’un pin et d’un bouleau qui croît en un certain endroit, et dont les veines doivent aller de l’orient au couchant. Ce kannus n’est fait que d’un seul morceau de bois creusé dans son épaisseur, en ovale, et dont le dessous est convexe, dans lequel ils font deux trous assez longs pour passer le doigt, et pour pouvoir le tenir plus ferme. Le dessus est couvert d’une peau de renne, sur laquelle ils peignent en rouge quantité de figures, et dont l’on voit pendre plusieurs anneaux de cuivre et quelques morceaux d’os de renne. Ils peignent ordinairement les figures suivantes : ils font premièrement, vers le milieu du tambour, une ligne qui va transversalement, au-dessus de laquelle ils mettent les dieux qu’ils ont en plus grande vénération, comme Thor avec ses valets, et Seyta ; et ils en tirent une autre un peu plus bas comme l’autre, mais qui ne s’étend que jusqu’à la moitié du tambour : là l’on voit l’image de Jésus-Christ avec deux ou trois apôtres. Au-dessus de ces lignes sont représentés la lune, les étoiles et les oiseaux ; mais la place du soleil est au-dessous de ces mêmes lignes, sous lequel ils mettent les ours, les serpents. Ils y représentent aussi les animaux, quelquefois des lacs et des fleuves. Voilà, monsieur, quelle est la figure d’un tambour ; mais ils ne mettent pas sur tous la même chose, car il y en a où sont peints des troupeaux de rennes, pour savoir où ils les doivent trouver, quand il y en a quelqu’un de perdu. Il y a des figures qui font connaître le lieu où ils doivent aller pour la pêche, d’autres pour la chasse, quelques-unes pour savoir si les maladies dont ils sont atteints doivent être mortelles ou non ; ainsi de plusieurs autres choses dont ils sont en doute.