Il faut deux choses pour se servir du tambour : l’indice, qui doit marquer la chose qu’ils désirent ; et le marteau pour frapper dessus le tambour, et pour mouvoir cet indice jusqu’à ce qu’il se soit arrêté fixe sur quelque figure. Cet indice est fait ordinairement d’un morceau de cuivre fait en forme de bossettes qu’on met au mors des chevaux, d’où pendent plusieurs autres petits anneaux de même métal. Le marteau est fait d’un seul os de renne, et représente la figure d’un grand T. Il y en a qui sont faits d’une autre forme ; mais ce sont là les manières les plus ordinaires. Ils ont cet instrument en telle vénération, qu’ils le tiennent toujours enveloppé dans une peau de renne, ou quelque autre chose ; et ils ne le font jamais entrer dans la maison par la porte ordinaire par où les femmes passent ; mais ils le prennent ou pardessus le drap qui entoure leur cabane, ou par le trou qui donne passage à la fumée. Ils se servent ordinairement du tambour pour trois choses principales : pour la chasse et la pêche, pour les sacrifices, et pour savoir les choses qui se font dans les pays les plus éloignés ; et lorsqu’ils veulent connaître quelque chose de cet article, ils ont soin premièrement de bander la peau du tambour en l’approchant du feu ; puis un Lapon se mettant à genoux avec tous ceux qui sont présents, il commence à frapper en rond sur son tambour ; et, redoublant les coups avec les paroles qu’il prononce comme un possédé, son visage devient bleu, son crin se hérisse, et il tombe enfin sur la face sans mouvement. Il reste en cet état autant de temps qu’il est possédé du diable, et qu’il en faut à son génie pour rapporter un signe qui fasse connaître qu’il a été au lieu où on l’a envoyé ; puis, revenant à lui-même, il dit ce que le diable lui a révélé, et montre la marque qui lui a été apportée.

Le second usage, qui est moins considérable, et qui n’est pas aussi violent, est pour connaître le succès des maladies, qu’ils apprennent par la fixation de l’indice sur les figures heureuses ou malheureuses.

Le troisième, qui est le moindre de tous, leur montre de quel côté ils doivent tourner pour avoir une bonne chasse ; et lorsque l’indice, agité plusieurs fois, s’arrête à l’orient ou à l’occident, au midi ou au septentrion, ils infèrent de là qu’en suivant le côté qui leur est marqué, ils ne seront pas malheureux.

Ils ont encore un quatrième sujet pour lequel ils se servent du tambour, et connaissent si leurs dieux veulent des sacrifices, et de quelle nature ils les veulent. Si l’indice s’arrête sur la figure qui représente Thor ou Seyta, ils offrent à celui-là, et connaissent de même quelle victime lui plaît davantage.

Voilà, monsieur, de quel usage est ce tambour lapon si merveilleux, et dont nous ne connaissons pas l’usage en France. Pour moi, qui crois difficilement aux sorciers, et qui n’ai rien vu de ce que je vous écris, je démentirais volontiers l’opinion générale de tout le monde, et de tant d’habiles gens qui m’ont assuré que rien n’était plus vrai, que les Lapons pouvaient connaître les choses éloignées. Jean Tornæus, dont je vous ai parlé, prêtre de la province de Torno, homme extrêmement savant, et à la foi duquel je m’en rapporterais aisément, assure que cela lui est arrivé tant de fois, et que certains Lapons lui ont dit si souvent tout ce qui s’était passé dans son voyage, jusqu’aux moindres particularités, qu’il ne fait aucune difficulté de croire tout ce qu’on en dit. Les archives de Berge font foi d’une chose arrivée à un valet marchand, qui, voulant savoir ce que son maître faisait en Allemagne, alla trouver un certain Lapon fort renommé ; et ayant écrit la déposition du sorcier dans les livres de la ville, la chose se trouva véritable, et le marchand avoua que le maître un tel jour avait couché avec une fille. Comme le Lapon avait dit mille autres histoires de cette nature, qui m’ont été contées dans le pays par tant de gens dignes de foi, je vous avoue, monsieur, que je ne sais qu’en croire.

Que ce que je vous mande soit vrai ou faux, il est constant que les Lapons ont une aveugle croyance aux effets du tambour, dans laquelle ils s’affermissent tous les jours par les succès étranges qu’ils en voient arriver. S’ils n’avaient que cet instrument pour exercer leur art diabolique, cela ne ferait de mal qu’à eux-mêmes, mais ils ont encore un autre moyen pour porter le mal, la douleur, les maladies, et la mort même, à ceux qu’ils veulent affliger. Ils se servent pour cela d’une petite boule de la grosseur d’un œuf de pigeon, qu’ils envoient par tous les endroits du monde dans une certaine distance, suivant que leur pouvoir est étendu ; et s’il arrive que cette boule enflammée rencontre quelqu’un par le chemin, soit un homme ou un animal, elle ne va pas plus loin, et fait le même effet sur celui qu’elle a frappé que sur la personne qu’elle devait frapper. Le Français qui nous servit d’interprète pendant notre voyage en Laponie, et qui avait demeuré trente ans à Swapavara, nous assura en avoir vu plusieurs fois passer autour de lui. Il nous dit qu’il était impossible de connaître la forme que cela pouvait avoir. Il nous assura seulement que cette boule volait d’une extrême vitesse, et laissait après soi une petite trace bleue qu’il était facile de distinguer. Il nous dit même qu’un jour, passant sur une montagne, son chien, qui le suivait d’assez près fut atteint d’un de ces gans (car c’est ainsi qu’ils appellent ces boules), dont il mourut sur-le-champ, quoiqu’il fût plein de vie un moment devant. Il chercha l’endroit par où son chien pouvait avoir été blessé, et vit un trou sous sa gorge, sans pouvoir trouver dans son corps ce qui l’avait frappé. Ils conservent ces gans dans des sacs de cuir ; et ceux qui sont les plus méchants ne laissent guère passer de jours qu’ils ne jettent quelqu’un de ces gans, qu’ils laissent ravager dans l’air lorsqu’ils n’ont personne à qui les jeter ; et quand il arrive qu’un Lapon qui se mêle du métier est en colère contre quelque autre de la même profession, et lui veut faire du mal, son gans n’a aucun pouvoir, si l’autre est plus expert dans son art, et s’il est plus grand diable que lui. Tous les habitants du pays appréhendent extrêmement ces émissaires ; et ceux qui sont connus pour avoir le pouvoir de les jeter sont extrêmement respectés, et personne n’ose leur faire du mal. Voilà, monsieur, tout ce que j’ai pu apprendre de leur art magique par mon expérience, et par le récit qui m’en a été fait par tous les gens du pays, que je croyais extrêmement dignes de foi, et particulièrement par les prêtres, que j’ai consultés sur toutes ces choses.

Sitôt que notre Lapon eut la tête pleine d’eau-de-vie, il voulut contrefaire le sorcier ; il prit son tambour, et commençant à frapper dessus avec des agitations et des contorsions de possédé, nous lui demandâmes si nous avions encore père et mère. Il était assez difficile de parler juste sur cette matière : nous étions trois ; l’un avait son père, l’autre sa mère, et le troisième n’avait ni l’un ni l’autre. Notre sorcier nous dit tout cela, et se tira assez bien d’affaire. Quoique ceux avec qui nous étions, qui étaient des Finlandais et des Suédois, n’en eussent aucune connaissance qui nous pût faire soupçonner qu’ils auraient instruit le Lapon de tout ce qu’il devait dire ; comme il avait affaire à des gens qui ne se contentaient pas de peu, et qui voulaient quelque chose de plus sensible et de plus particulier que ce qui pouvait arriver par un simple effet du hasard, nous lui dîmes que nous le croirions parfaitement sorcier, s’il pouvait envoyer son démon au logis de quelqu’un de nous, et rapporter un signe qui nous fît connaître qu’il y avait été. Je demandai les clefs du cabinet de ma mère, que je savais bien qu’il ne pouvait trouver que sur elle, ou sous son chevet ; et je lui promis cinquante ducats s’il pouvait me les apporter. Comme le voyage était fort long, il fallut prendre trois ou quatre bons coups d’eau-de-vie pour faire le chemin plus gaiement, et employer les charmes les plus forts et les plus puissants pour appeler son esprit familier, et le persuader d’entreprendre le voyage et de revenir promptement. Notre sorcier se mit en quatre, ses yeux se tournèrent, son visage changea de couleur, et sa barbe se hérissa de violence. Il pensa rompre son tambour, tant il frappait avec force ; et il tomba enfin sur sa face, roide comme un bâton. Tous les Lapons qui étaient présents empêchaient avec soin qu’on ne l’approchât en cet état, éloignaient jusqu’aux mouches, et ne souffraient pas qu’elles se reposassent sur lui. Je vous assure que quand je vis toute cette cérémonie, je crus que j’allais voir tomber par le trou du dessus de la cabane ce que je lui avais demandé, et j’attendais que le charme fût fini pour lui en faire faire un autre, et le prier de me ménager un quart d’heure de conversation avec le diable, dans laquelle j’espérais savoir bien des choses. J’aurais appris si mademoiselle… est encore pucelle, et ce qui se passe entre monsieur… et madame… Je lui aurais demandé si monsieur… a dépucelé sa femme depuis trois ans qu’il est avec elle ; si le dernier enfant qu’a eu madame… est de son mari, ou non ; enfin, monsieur, j’aurais su bien des choses qu’il n’y a que le diable qui sache.

Notre Lapon resta comme mort pendant un bon quart d’heure ; et, revenant un peu à lui, il commença à nous regarder l’un après l’autre avec des yeux hagards ; et, après nous avoir tous examinés l’un après l’autre, il m’adressa la parole, et me dit que son esprit ne pouvait agir suivant son intention, parce que j’étais plus grand sorcier que lui, et que mon génie était plus puissant ; et que si je voulais commander à mon diable de ne rien entreprendre sur le sien, il me donnerait satisfaction.

Je vous avoue, monsieur, que je fus fort étonné d’avoir été sorcier si longtemps, et de n’en avoir rien su. Je fis ce que je pus pour mettre notre Lapon sur les voies. Je commandai à mon démon familier de ne point inquiéter le sien ; et avec tout cela nous ne pûmes savoir autre chose de notre sorcier, qui se tira fort mal d’un pas si difficile, et qui sortit de dépit de la cabane, pour aller, comme je crois, noyer tous ces dieux et les diables qui l’avaient abandonné au besoin, et nous ne le revîmes plus.

Le jeudi matin nous continuâmes toujours notre chemin vers le lac de Tornotresch ; et à l’endroit où il commence à former le fleuve, on voit à main gauche une petite île, qui est de tous côtés entourée de cataractes épouvantables, qui descendent avec une précipitation furieuse sur des rochers, où elles causent un bruit horrible. Là, il y a eu de tout temps un autel fameux, dédié à Seyta, où tous les Lapons de la province de Torno vont faire leurs sacrifices dans les nécessités les plus pressantes. Jean Tornæus, dont je vous ai parlé plusieurs fois, faisant mention de cet endroit, en parle en ces termes : Eo loco ubi Tornotresch ex se effudit fluvium in insula quadam in medio cataractæ Dara dictæ, reperiuntur Seytæ lapides, specie humana, collocati ordine. Primus altitudine viri proceri ; post, quatuor alii paulo breviores, juxta collocati ; omnes quasi pileis quibusdam in capitibus suis ornati ; et quoniam res est difficillima periculique plenissima, propter vim cataractæ indictam, navigium appellere, ideo Laponi pridem desierunt invisere locum istum, ut nunc explorari nequeant, ultrum, quomodove ulli fuerint in istam insulam. « Au lieu, dit-il, où le lac de Tornotresch se répand en fleuve dans une certaine île, au milieu de la cataracte appelée Dara, on trouve des Seyta de pierre, de figure humaine, mis par ordre. Le premier est de la hauteur d’un grand homme, et quatre autres plus petits mis à ses côtés, tous ayant sur la tête une espèce de petit chapeau : et parce qu’il est très-difficile et même dangereux d’approcher en bateau de cette île, à cause de la violence de l’eau, les Lapons ont cessé la coutume, depuis longtemps, d’aller à cet autel ; et ils ne peuvent s’imaginer comment on a pu adorer ces dieux, et de quelle manière ces pierres sont venues en cet endroit. » Nous approchâmes de cet autel, et aperçûmes plutôt un grand monceau de cornes de rennes, que les dieux qui étaient derrière. Le premier était le plus gros et le plus grand de tous. Il n’avait aucune figure humaine, et je ne puis dire à quoi il ressemblait ; mais ce que je puis assurer, c’est qu’il était très-gras et très-vilain, à cause du sang et de la graisse dont il était frotté : celui-là s’appelait Seyta ; sa femme, ses enfants, et ses valets étaient rangés par ordre à son côté droit ; mais toutes ces pierres n’avaient aucune figure, que celle que la nature donne à celles qui sont exposées à la chute des eaux. Elles n’étaient pas moins grasses que la première, mais beaucoup plus petites. Toutes ces pierres, et particulièrement celle qui représentait Seyta, étaient sur des branches de bouleau toutes récentes ; et l’on voyait à côté un amas de bâtons carrés, sur lesquels il y avait quelques caractères. On en remarquait un au milieu, beaucoup plus gros et plus haut que les autres, et c’était, comme nous dirent nos Lapons, le bourdon dont Seyta se servait pour faire voyage. Un peu derrière tous ces dieux, il y en avait deux autres, gros et gras, et pleins de sang sous lesquels il y avait, comme sous les autres, quantité de branches : ceux-ci étaient plus proches du fleuve ; et nos Lapons nous dirent que ces dieux avaient été plusieurs fois jetés dans l’eau, et qu’on les avait toujours retrouvés en leurs places. Quelque temps après, je vis quelque chose de contraire à ce que Tornæus avance : il dit, premièrement, que ce lieu n’est plus fréquenté des Lapons, à cause de la difficulté qu’on a d’en approcher ; et c’est ce qui fait qu’il est en plus grande vénération parmi eux, parce que, disent-ils, les Seyta se plaisent dans des lieux difficiles et même inaccessibles, comme on voit par les sacrifices qu’ils font au pied des montagnes, où ils trempent la pierre dans le sang de la victime, qu’ils jettent sur le sommet lorsqu’ils ne peuvent y monter. Ce lieu est aussi fréquenté qu’auparavant, comme nous assurèrent nos Lapons, et comme nous vîmes nous-mêmes par les branches sur lesquelles ces pierres reposaient, où l’on voyait encore quelques feuilles vertes qui y restaient, et par le sang frais dont ces pierres étaient encore trempées. Pour ce qui est des chapeaux que Tornæus dit qu’ils ont dessus leurs têtes, ce n’est autre chose qu’une figure plate qui est au-dessus de la pierre, et qui excède en cet endroit. Il n’y a pourtant que les deux premiers, qui représentent Seyta et sa femme, qui aient cette marque ; et les autres sont d’une pierre de figure longue, pleines de bosses et de trous, qui viennent finir en pointe, et représentent les enfants de Seyta et toute sa basse famille. Au reste, l’autel n’est fait que d’une seule roche, qui est couverte d’herbe et de mousse, comme le reste de l’île, avec cette différence, que le sang répandu, et que la quantité des bois et des os de rennes, ont rendu la place plus foulée.