Quoi que nos Lapons pussent nous dire pour nous empêcher d’emporter de ces dieux, nous ne laissâmes pas de diminuer la famille de Seyta, et de prendre chacun un de ses enfants, malgré les menaces qu’ils nous faisaient de leur part, et les imprécations dont ils nous chargeaient, en nous assurant que notre voyage serait malheureux, si nous excitions la colère de leur dieu. Si Seyta eût été moins gras et moins pesant, je l’aurais emporté avec ses enfants. Mais, ayant voulu mettre la main dessus, je ne pus qu’à grand’peine le lever de terre. Les Lapons, voyant cela, me comptèrent alors pour un homme perdu, et qui ne pouvait pas aller loin, sans être du moins foudroyé ; car la marque la plus certaine parmi eux d’un dieu courroucé, c’est la pesanteur qu’on trouve dans l’idole : au lieu que la facilité qu’on a en le levant fait connaître qu’il est propice, et prêt à aller où l’on veut : c’est de cette manière aussi qu’ils connaissent s’il veut des sacrifices, ou non.

Aussitôt que nous eûmes quitté cette île, nous entrâmes dans le lac de Tornotresch. De ce lac sort le fleuve de Torno : sa longueur s’étend environ quarante lieues de l’est à l’ouest, mais sa largeur n’est pas considérable. Il est gelé depuis le mois de septembre jusqu’après la Saint-Jean, et fournit aux Lapons une abondance de poisson presque inconcevable. Le sommet des montagnes, dont il est partout environné, se dérobe à la vue, tant il est élevé ; et les neiges dont elles sont continuellement couvertes font qu’on ne saurait presque les distinguer d’avec les nues. Ces montagnes sont toutes découvertes, et ne portent point de bois : il ne laisse pas d’y avoir beaucoup de bêtes et d’oiseaux, et particulièrement des fiælripor, qui se plaisent là plus qu’en tout autre endroit. C’est autour de ce lac que les Lapons viennent se répandre quand ils reviennent de Norwége, où la chaleur et les mouches les ont relégués pour quelque temps ; et c’est là aux environs aussi où sont les richesses de la plupart. Ils n’ont point d’autre coffre-fort pour mettre leur argent et leurs richesses.

Ils prennent un chaudron de cuivre qu’ils emplissent de ce qu’ils ont de plus précieux, et le portent dans l’endroit le plus secret et le plus reculé qu’ils peuvent s’imaginer. Là ils l’enterrent dans un trou assez profond qu’ils font pour cela, et le couvrent d’herbe et de mousse, afin qu’il ne puisse être aperçu de personne. Tout cela se fait sans que le Lapon en donne aucune connaissance à sa femme ou à ses enfants, et il arrive souvent que les enfants perdent un trésor, pour être trop bien caché, lorsque le père meurt d’une mort inopinée, qui ne lui donne pas le temps de découvrir à quel endroit sont ses richesses. Tous les Lapons généralement cachent ainsi leurs biens, et on trouve souvent quantité de rixdales et de vaisselle d’argent, comme sont des bagues, des cuillers et des demi-seins, qui n’ont point d’autre maître que celui qui les trouve, et qui ne se met pas en peine de le chercher quand il y en aurait. Nous avançâmes bien sept ou huit lieues dans le lac, proche une montagne qui surpassait toutes les autres en hauteur. Ce fut là où nous terminâmes notre course, et où nous plantâmes nos colonnes. Nous fûmes bien quatre heures à monter au sommet, par des chemins qui n’avaient encore été connus d’aucun mortel ; et quand nous y fûmes arrivés, nous aperçûmes toute l’étendue de la Laponie, et la mer Septentrionale, jusqu’au cap du Nord, du côté qui tourne à l’ouest. Cela s’appelle, monsieur, se frotter à l’essieu du pôle, et être au bout du monde. Ce fut là que nous plantâmes l’inscription précédente, qui était sa véritable place, mais qui ne sera, comme je crois, jamais lue que des ours.

Gallia nos genuit ; vidit nos Africa ; Gangem

Hausimus, Europamque oculis lustravimus omnem :

Casibus et variis acti terraque marique,

Hic tandem stetimus, nobis ubi defuit orbis.

de Fercourt,  de Corberon,  Regnard.

Anno 1681, die 22 Augusti.

Cette roche sera présentement connue dans le monde par le nom de Metavara, que nous lui donnâmes. Ce mot est composé du mot latin meta, et d’un autre mot finlandais vara, qui veut dire roche ; comme qui dirait la roche des limites. En effet, monsieur, ce fut là où nous nous arrêtâmes ; et je ne crois pas que nous allions jamais plus loin.