Pendant le temps que nous fûmes à monter et à descendre cette montagne, nos Lapons étaient allés chercher les habitations de leurs camarades. Ils ne revinrent qu’à une heure après minuit ; et nous rapportèrent qu’ils avaient fait bien du chemin, et qu’ils n’avaient trouvé personne. Cette nouvelle nous affligea, mais elle ne nous abattit pas : car nous n’étions venus en cet endroit que pour voir les plus éloignés, et nous en avions laissé quantité derrière nous, que nous avions différé de voir à notre retour. Nous voulûmes employer notre première ardeur aux recherches les plus pénibles, de crainte que ce feu de curiosité venant à se ralentir, nous ne nous fussions contentés de voir les plus proches.
Nous résolûmes donc de retourner sur nos pas. En effet, dès le grand matin, le vent s’étant fait ouest, nous mîmes à la voile, et revînmes en un jour trouver ce petit vieillard lapon dont je vous ai parlé, qui nous avait promis de nous mener chez lui à notre retour. Nous le rencontrâmes sur le fleuve qui pêchait ; et nous fîmes tant par notre tabac et notre eau-de-vie, que nous lui persuadâmes de nous mener chez lui, quoiqu’il tâchât pour lors de s’en défendre, et d’oublier la promesse qu’il nous avait faite. Il dit à un de nos conducteurs lapons, qui était son gendre, le lieu de sa demeure ; et ayant pris son chemin dans les bois avec un de nos interprètes, à qui nous défendîmes de le quitter, nous prîmes le nôtre en continuant notre route sur le fleuve. Nous arrivâmes au bout de deux heures à la hauteur de sa cabane, qui était encore fort éloignée ; et ayant mis pied à terre, et pris avec nous du tabac et une bouteille de brandevin, nous suivîmes notre Lapon, qui nous mena pendant toute la nuit dans des bois. Cet homme qui ne savait pas précisément la demeure de son beau-père, qu’il avait changée depuis peu, était aussi embarrassé que nous. Tantôt il approchait l’oreille de terre pour entendre quelque bruit ; tantôt il examinait les traces des bêtes que nous rencontrions, pour connaître si les rennes qui avaient passé par là étaient sauvages ou privés. Il montait quelquefois comme un chat sur le sommet des pins pour découvrir la fumée, et criait toujours de toute sa force d’une voix effrayante, qui retentissait par tout le bois. Enfin, après avoir bien tourné, nous entendîmes un chien aboyer : jamais voix ne nous a paru si charmante que celle de ce chien, qui vint nous consoler dans les déserts. Nous tournâmes du côté où nous avions entendu le bruit, et, après avoir marché encore quelque temps, nous rencontrâmes un grand troupeau de rennes, et peu à peu nous arrivâmes à la cabane de notre Lapon, qui ne faisait que d’arriver comme nous.
Cette cabane était au milieu des bois, faite comme toutes les autres, et couverte de son valdmar. Elle était entourée de mousse, pour nourrir environ quatre-vingts bêtes qu’il avait. Ces rennes font toute la richesse de ces gens. Il y en a qui en ont jusqu’à mille et douze cents. L’occupation des femmes est d’en avoir soin, et elles les lient et les trayent dans de certaines heures. Elles les comptent tous les jours deux fois ; et lorsqu’il y en a quelqu’un d’égaré, le Lapon cherche dans les bois jusqu’à ce qu’il l’ait trouvé. On voit courir fort longtemps ces bêtes égarées, et suivant même pendant trois semaines leurs traces marquées dans la neige. Les femmes, comme j’ai dit, ont un soin particulier des rennes et de leurs faons ; elles les veillent continuellement, et les gardent le jour et la nuit contre les loups et les bêtes sauvages. Le plus sûr moyen de les garder contre les loups, c’est de les lier à quelque arbre ; et cet animal qui est extrêmement défiant, et qui appréhende d’être pris, craint que ce ne soit une adresse, et qu’il n’y ait auprès de l’animal quelque piége dans lequel il pourrait tomber. Les loups de ce pays sont extrêmement forts, et tout gris ; ils sont presque tout blancs pendant l’hiver, et sont les plus mortels ennemis des rennes, qui se défendent contre eux des pieds de devant, lorsqu’ils ne le peuvent faire par la fuite. Il y a encore un animal gris brun, de la hauteur d’un chien, que les Suédois appellent jœrt, et les Latins gulo, qui fait aussi une guerre sanglante aux rennes. Cette bête monte sur les arbres les plus hauts, pour voir et n’être pas vue, et pour surprendre son ennemi. Lorsqu’il découvre un renne, soit sauvage, soit domestique, passant sous l’arbre sur lequel il est, il se jette sur son dos, et mettant ses pattes de derrière sur le cou, et celles de devant vers la queue, il s’étend et se roidit d’une telle violence, qu’il fend le renne sur le dos, et enfonce son museau, qui est extrêmement aigu, dans la bête, dont il boit tout le sang. La peau du jœrt est très-fine et très-belle ; on la compare même aux zibelines. Il y a aussi des oiseaux qui font des guerres cruelles aux rennes : entre tous les autres l’aigle est extrêmement friand de la chair de cet animal. Il y a quantité de ces aigles en ce pays, et d’une grosseur si surprenante, qu’ils enlèvent de leurs serres les faons des rennes de trois à quatre mois, et les portent dans leur nid au sommet des plus hauts arbres. Cette particularité me parut d’abord ce que je crois qu’elle vous semblera, c’est-à-dire difficile à croire ; mais cela est si vrai, que la garde qui se fait aux jeunes rennes n’est que pour cela. Tous les Lapons m’ont assuré la même chose ; et le Français qui était notre interprète en Laponie m’a assuré qu’il avait vu plusieurs exemples pareils ; et qu’un jour, ayant suivi un aigle qui emportait le faon d’une de ses rennes jusqu’à son nid, il coupa l’arbre par le pied, et trouva que la moitié de la bête avait déjà servi de nourriture aux petits. Il prit les aiglons, et fit d’eux ce qu’ils avaient fait de son faon, c’est-à-dire, monsieur, qu’il les mangea. La chair en est assez bonne, mais noire et un peu fade. Les rennes portent neuf mois : quand les Lapons veulent sevrer leurs faons, ils leur mettent un caveçon de pin, dont les feuilles sont faites en pointe, et piquent extrêmement ; et quand le faon s’approche de sa mère pour prendre sa nourriture, ordinairement, se sentant piquée, elle éloigne son faon avec son bois, et l’oblige à aller chercher à vivre ailleurs qu’auprès d’elle. Cette occupation n’est pas la seule qu’aient les femmes ; elles font les habits, les souliers et les bottes des Lapons.
Elles tirent l’étain pour en revêtir le fil. Elles font cela avec les dents ; et tenant un os de renne dans lequel il y a plusieurs trous de différentes grosseurs, elles passent leur étain dans le plus grand, puis dans un plus petit, jusqu’à ce qu’il soit en l’état qu’elles le souhaitent, et propre pour couvrir le fil de renne, dont elles ornent leurs habits et tout ce qu’elles travaillent. Ce fil se fait, comme je vous ai déjà dit, avec des nerfs de rennes pilés, qu’elles tirent par filets, et le filent ensuite sur leur joue, en le mouillant de temps en temps, et le tournant continuellement. Elles n’ont point d’autre manière pour faire le fil. Tous les harnais des rennes sont faits aussi par les femmes. Ces harnais sont faits de peaux de rennes. Le poitrail est orné de quantité de figures, faites avec du fil d’étain, d’où pendent plusieurs petites pièces de serge de toutes sortes de couleurs, qui font une espèce de frange. La sonnette est au milieu, et il n’y a rien qui donne la vigueur à cet animal et qui le réjouisse davantage que le bruit qu’il fait avec cette sonnette en courant.
Puisque j’ai commencé à vous parler des occupations des femmes dans ce pays, cela me donnera occasion de vous parler de l’emploi des hommes. Je vous dirai d’abord, parlant en général, que tous les habitants de ce pays sont naturellement lâches et paresseux, et qu’il n’y a que la faim et la nécessité qui les chassent de leur cabane et les obligent à travailler. Je dirais que ce vice commun peut provenir du climat, qui est si rude qu’il ne permet pas facilement de s’exposer à l’air, si je ne les avais trouvés aussi fainéants pendant l’été qu’ils le sont pendant l’hiver. Mais enfin, comme ils sont obligés de chercher toujours de quoi vivre, la chasse et la pêche font leur occupation presque continuelle. Ils chassent l’hiver et pêchent pendant l’été, et font eux-mêmes tous les instruments nécessaires pour l’un et l’autre de ces emplois. Ils se servent pour leurs barques du bois de sapin, qu’ils cousent avec du fil de renne, et les rendent si légères qu’un homme seul en peut facilement porter une sur son épaule. Ils ont besoin d’avoir quantité de ces barques à cause des torrents qui se rencontrent souvent ; et comme ils ne peuvent pas les monter, ils en ont d’un côté et d’un autre en plusieurs endroits. Ils les laissent sur le bord après les avoir tirées sur terre, et mettent dedans trois ou quatre grosses pierres, de crainte que le vent ne les enlève. Ce sont eux qui font leurs filets, et les cordes pour les tenir. Ces filets sont de fil de chanvre, qu’ils achètent des marchands. Ils les frottent souvent d’une certaine colle rouge, qu’ils font avec de l’écaille de poisson séchée à l’air, afin de les rendre plus forts et moins sujets à la pourriture. Pour les cordes, ils les fabriquent d’écorce de bouleau ou de racine de sapin. Elles sont extrêmement fortes lorsqu’elles sont dans l’eau. Les hommes s’occupent encore à faire les traîneaux de toutes les sortes, les uns pour porter leurs personnes (qu’ils appellent pomes), et les autres pour le bagage. Ces derniers sont nommés raddakères, et sont fermés comme des coffres. Ils font aussi les arcs et les flèches. Les arcs sont composés de deux morceaux de bois mis l’un dessus l’autre. Celui de dessous est de sapin brûlé, et l’autre de bouleau. Ces bois sont collés ensemble, et revêtus tout du long d’une écorce de bouleau très-mince, en sorte qu’on ne saurait voir ce qu’elle renferme. Leurs flèches sont différentes : les unes sont seulement de bois, fort grosses par le bout, et elles servent à tuer (ou, pour mieux dire, à assommer) les petits-gris, les hermines, les martres, et d’autres animaux dont on veut conserver la peau. Il y en a d’autres, armées d’os de rennes, faites en forme de harpon, et hautes sur le bout : cette flèche est grosse et pesante. Celles-là servent contre les oiseaux et ne peuvent sortir de la plaie quand elles y sont une fois entrées : elles empêchent aussi, par leur pesanteur, que l’oiseau ne puisse s’envoler, et emporter avec lui la flèche et l’espérance du chasseur. Les troisièmes sont ferrées en forme de lancette, et on les emploie contre les grosses bêtes, comme sont les ours, les rennes sauvages ; et toutes ces flèches se mettent dans un petit carquois fait d’écorce de bouleau, que le chasseur porte à sa ceinture. Au reste, les Lapons sont extrêmement adroits à se servir de l’arc, et ils font pratiquer à leurs enfants ce qu’autrefois plusieurs peuples belliqueux voulaient qu’ils sussent faire ; car ils ne leur donnent point à manger, qu’auparavant ils n’aient touché un but préparé, ou abattu quelque marque qui sera sur le sommet des pins les plus élevés.
Tous les ustensiles qui servent au ménage sont faits de la main des hommes ; les cuillers, d’os de renne, qu’ils ornent de figures, dans lesquelles ils mettent une certaine composition noire. Ils font des fermetures de sac avec des os de rennes, de petits paniers d’écorce et de jonc, et de ces planches dont ils se servent pour courir sur la neige, et avec lesquelles ils poursuivent et attrapent les bêtes les plus vites. La description de ces planches est ci-devant.
Mais ce qu’il y a de remarquable, c’est que les hommes font toujours la cuisine, et qu’ils accommodent tout ce qu’ils prennent, soit à la chasse, soit à la pêche : les femmes ne s’en mêlent jamais qu’en l’absence du mari.
Nous remarquâmes cela sitôt que nous fûmes arrivés : le Lapon fit cuire quelques sichs frais, qu’il avait pris ce jour-là. Ce poisson est un peu plus gros qu’un hareng, mais incomparablement meilleur ; et je n’ai jamais mangé de poisson plus délicieux. D’abord qu’il fut cuit, on dressa la table faite de quelques écorces de bouleau cousues ensemble, qu’ils étendent à terre. Toute la famille se mit autour les jambes croisées à la mode des Turcs, et chacun prit sa part dans le chaudron qu’il mettait ou dans son bonnet, ou dans un coin de son habit. Ils mangent fort avidement, et ne gardent rien pour le lendemain. Leur boisson est dans une grande écuelle de bois à côté d’eux, si c’est en été ; et en hiver dans un chaudron sur le feu. Chacun puise à son gré dans une grande cuiller de bois, on boit à même, suivant sa soif. Le repas fini, ils se frappent dans la main en signe d’amitié. Les mets les plus ordinaires des pauvres sont des poissons, et ils jettent quelque écorce de pin broyé dans l’eau qui a servi à les faire cuire en forme de bouillie. Les riches mangent la chair des rennes qu’ils ont tués, à la Saint-Michel, lorsqu’ils sont gras. Ils ne laissent rien perdre de cet animal ; ils gardent même le sang dans sa vessie ; et lorsqu’il a pris un corps et s’est endurci, ils en coupent, et en mettent dans l’eau qui reste après qu’ils ont fait cuire le poisson. La moelle des os de renne passe chez eux pour un manger très-exquis ; la langue ne l’est pas moins ; et le membre d’un renne mâle est ce qu’ils trouvent de plus délicieux. Mais quoique la viande de renne soit fort estimée parmi eux, la chair d’ours l’est incomparablement davantage : ils en font des présents à leurs maîtresses, qu’ils accompagnent de celle de castor. Ils ont un ragoût pendant l’été dont j’ai tâté, et qui me pensa faire crever. Ils prennent de certains petits fruits noirs qui croissent dans les bois, de la grosseur d’une groseille, qu’ils appellent crokberg, qui veut dire groseille de corbeau : ils mettent cela avec des œufs de poisson crus, et écrasent le tout ensemble, au grand mal au cœur de tous ceux qui les voient, et qui ne sont pas accoutumés à ces sortes de ragoûts, qui passent pourtant chez eux pour des confitures très-délicates. Le repas fini, les plus riches prennent pour dessert un petit morceau de tabac, qu’ils tirent de derrière leur oreille ; c’est là le lieu où ils le font sécher, et ils n’ont point d’autre boîte pour le conserver. Ils le mâchent d’abord ; et lorsqu’ils en ont tiré tout le suc, ils le remettent derrière l’oreille, où il prend un nouveau goût ; ils le remâchent encore une fois, et le replacent de même encore ; et lorsqu’il a perdu toute sa force, ils le fument. Il est étonnant de voir que ces gens se passent aisément de pain, et qu’ils aient tant de passion pour une petite herbe qui croît si loin d’eux.
Nous interrogeâmes notre Lapon sur quantité de choses. Nous lui demandâmes ce qu’il avait donné à sa femme en se mariant ; et il nous dit qu’il lui en avait bien coûté, pendant ses amours, deux livres de tabac, et quatre ou cinq pintes de brandevin ; qu’il avait fait présent à son beau-père d’une peau de renne, et que sa femme lui avait apporté cinq ou six rennes, qui avaient assez bien multiplié pendant plus de quarante ans qu’il y avait qu’il était marié. Notre conversation était arrosée de brandevin, que nous répandions de temps en temps dans le ventre du bonhomme et de sa femme ; et la récidive fut si fréquente, que l’un et l’autre s’en ressentirent. Ils commencèrent à se faire des caresses à la laponne, aussi pressantes que vous pouvez vous les imaginer ; et leur tendresse alla si loin, qu’ils se mirent à pleurer tous deux, comme s’ils avaient perdu tous leurs rennes. La nuit se passa parmi ces mutuelles douceurs ; et nous remarquâmes pour lors (ce que je crois vous avoir déjà écrit) que toute la famille couche ensemble sur la même peau. Cette confusion règne toujours parmi les Lapons ; et un marié ne couche pas seulement avec sa femme le premier jour de ses noces, mais avec toute la famille généralement.
Nous fîmes le lendemain matin tuer chacun un renne qui nous coûta deux écus, pour en rapporter la peau en France. Si je m’en étais retourné tout droit, j’aurais essayé d’en conduire quelques-uns en vie : il y a bien des gens qui l’ont tenté inutilement ; et on en conduisit encore l’année passée trois ou quatre à Dantzick, où ils moururent, ne pouvant s’accoutumer à ces climats, qui sont trop chauds pour ces sortes d’animaux. Nous différâmes à les tuer lorsque nous serions chez le prêtre, où nous le pouvions faire plus commodément ; et après avoir pris deux ou trois de ces petits colliers qui servent à charger ces animaux, et d’autres pour les lier, nous nous remîmes en chemin, et fîmes passer le fleuve à nos rennes, et arrivâmes le même jour samedi chez le prêtre des Lapons, où nous avions demeuré en passant.