Au moment même que nous y fûmes arrivés, notre premier soin fut de tuer nos animaux. Les Lapons se servent de leur arc pour cela, et d’une flèche pareille à celle dont ils tuent les grosses bêtes. Nous eûmes le plaisir de voir l’adresse avec laquelle ils dressèrent leur coup, et nous nous étonnâmes qu’une grosse bête comme un renne mourait si vite d’une blessure qui ne paraissait pas considérable. Il est vrai que la flèche alla jusqu’à la moitié de la hampe ; mais j’aurais cru qu’il aurait fallu une plaie plus dangereuse pour le faire mourir sitôt.

… Hæret lateri lethalis arundo.

Nous fîmes écorcher nos bêtes le mieux que nous pûmes. Les Lapons s’emparèrent du sang, et nous leur en donnâmes la moitié d’un. Il est difficile de s’imaginer que deux hommes seuls aient pu manger la moitié d’un gros cerf, sans pain, sans sel, et sans boire : c’est pourtant ce qui est très-véritable ; et nous avons vu cela avec un grand étonnement dans nos Lapons.

Nous remarquâmes que les rennes n’ont point de fiel, mais seulement une petite tache noire dans le sang. La viande de cet animal est très-bonne, et a assez du goût de celle du cerf, mais plus relevée. La langue est un manger très-délicat, et les Lapons estiment fort la moelle. Il devient gras à la Saint-Michel, comme un porc ; et c’est pour lors que les plus riches Lapons les tuent, pour en faire des provisions pendant le reste de l’année. Ils font sécher la chair au froid, qui fait le même effet que le feu, et qui la dessèche en sorte qu’on peut facilement la conserver. Leur saloir est un tronc d’arbre creusé des mains de la nature, qu’ils ferment le mieux qu’ils peuvent, pour empêcher les ours de le ravager.

Nous demeurâmes quelques jours chez le prêtre, pour attendre un Lapon qui passait pour grand sorcier, et que nous avions envoyé chercher à quelques lieues de là par nos Lapons. Ils revinrent au bout de quelques jours, et firent tant pour gagner l’argent que nous leur avions promis s’ils l’amenaient, qu’au bout de trois jours nous les vîmes revenir avec notre sorcier, qu’ils avaient déterré dans le fond d’un bois. Nous voilà dans le même temps contents comme si nous tenions le diable par la queue, si je puis me servir de ce terme ; et ce qui acheva de nous satisfaire, ce furent les promesses que notre enchanteur nous fit de nous dire bien des choses qui nous surprendraient. Nous nous mîmes aussitôt en chemin par les bois, par les rochers et par les marais. Où n’irait-on pas pour voir le diable ici-bas ? Nous fîmes plus de cinq lieues, par des chemins épouvantables sur lesquels nous rencontrions quantité de bêtes et d’oiseaux qui ne nous étaient point connus, et particulièrement des petits-gris. Ces petits-gris sont ce que nous appelons écureuils en France, qui changent leur couleur rousse lorsque l’hiver et les neiges leur en font prendre une grise. Plus ils sont avant vers le nord, et plus ils sont gris. Les Lapons leur font beaucoup la guerre pendant l’hiver, et leurs chiens sont si bien faits à cette chasse, qu’ils n’en laissèrent passer aucun sans l’apercevoir sur les arbres les plus élevés, et avertir par leurs aboiements les Lapons qui étaient avec nous. Nous en tuâmes quelques-uns à coups de fusil, car les Lapons n’avaient pas pour lors leurs flèches rondes, avec lesquelles ils les assomment ; et nous eûmes le plaisir de les voir écorcher avec une vitesse et une propreté surprenantes. Ils commencent à faire la chasse au petit-gris vers la Saint-Michel, et tous les Lapons généralement s’occupent à cet emploi ; ce qui fait qu’ils sont à grand marché, et qu’on en donne un timbre pour un écu : ce timbre est composé de quarante peaux. Mais il n’y a point de marchandise où l’on puisse être plus trompé qu’à ces petits-gris et aux hermines, parce que vous achetez la marchandise sans la voir, et que la peau est retournée, en sorte que la fourrure est en dedans. Il n’y a point aussi de distinction à faire ; toutes sont d’un même prix, et il faut prendre les méchantes comme les belles, qui ne coûtent pas plus les unes que les autres. Nous apprîmes avec nos Lapons une particularité surprenante touchant les petits-gris, et qui nous a été confirmée par notre expérience. On ne rencontre pas toujours de ces animaux dans une même quantité : ils changent bien souvent de pays, et l’on n’en trouvera pas un en tout un hiver, où l’année précédente on en aura trouvé des milliers. Ces animaux changent de contrée : lorsqu’ils veulent aller en un autre endroit, et qu’il faut passer quelque lac ou quelque rivière, qui se rencontrent à chaque pas dans la Laponie, ces petits animaux prennent une écorce de pin ou de bouleau, qu’ils tirent sur le bord de l’eau, sur laquelle ils se mettent, et s’abandonnent ainsi au gré du vent, élevant leurs queues en forme de voiles, jusqu’à ce que le vent se faisant un peu fort, et la vague élevée, elle renverse en même temps et le vaisseau et le pilote. Ce naufrage, qui est bien souvent de plus de trois ou quatre mille voiles, enrichit ordinairement quelques Lapons qui trouvent ces débris sur le rivage, et les font servir à leur usage ordinaire, pourvu que ces petits animaux n’aient pas été trop longtemps sur le sable. Il y en a quantité qui font une navigation heureuse et qui arrivent à bon port, pourvu que le vent leur ait été favorable, et qu’il n’ait point causé de tempête sur l’eau, qui ne doit pas être bien violente pour engloutir tous ces petits bâtiments. Cette particularité pourrait passer pour un conte, si je ne la tenais par ma propre expérience.

Après avoir marché assez longtemps, nous arrivâmes à la cabane de notre Lapon, qui était environnée de quantité d’autres, qui appartenaient à ses camarades. Ce fut là que nous eûmes le plaisir d’apprendre ce que c’était que la Laponie et les Lapons. Nous demeurâmes trois ou quatre jours chez eux, à observer toutes leurs manières, et à nous informer de quantité de choses qu’on ne peut apprendre que d’eux-mêmes. Premièrement, notre sorcier voulut nous tenir sa promesse. Nous conçûmes quelque espérance d’apprendre une partie de ce que nous voulions savoir, quand nous vîmes qu’il avait apporté avec lui son tambour, son marteau, et son indice, qu’il tira de son sein, qui leur sert de pochette. Il se mit en état, par ses conjurations, d’appeler le diable ; jamais possédé ne s’est mis en tant de figures différentes que notre magicien. Il se frappait la poitrine si rudement et si impitoyablement, que les meurtrissures noires dont elle était couverte faisaient bien voir qu’il y allait de bonne foi. Il ajouta à ces coups d’autres qui n’étaient pas moins rudes, qu’il se donnait de son marteau dans le visage ; en sorte que le sang ruisselait de toutes parts. Le crin lui hérissa, ses yeux se tournèrent, tout son visage devint bleu, il se laissa tomber plusieurs fois dans le feu, et il ne put jamais nous dire les choses que nous lui demandions. Il est vrai qu’à moins d’être parfaitement sorcier, il eût été assez difficile de nous donner les marques que nous lui proposions. Je voulais avoir quelque preuve certaine de France en hiver, de la légation de son démon ; et c’était là l’écueil de tous les sorciers que nous avons consultés. Celui-ci, qui était connu pour habile homme, nous assura qu’il avait eu autrefois assez de pouvoir pour faire ce que nous voulions ; que son génie pourtant n’avait jamais été plus loin que Stockholm, et qu’il y en avait peu qui pussent aller plus loin ; mais que le diable commençait présentement à le quitter, depuis qu’il avançait sur l’âge, et qu’il perdait ses dents. Cette particularité m’étonna ; je m’en informai plus particulièrement, et j’appris qu’elle était très-véritable, et que le pouvoir des plus savants sorciers diminuait à mesure que leurs dents tombaient ; et je conclus que, pour être bon sorcier, il fallait tenir le diable par les dents, et que l’on ne le prenait bien que par là. Notre homme, voyant que nous le poussions à bout par nos demandes, nous promit qu’avec de l’eau-de-vie il nous dirait quelque chose de surprenant. Il la prit, et regarda plusieurs fois attentivement, après avoir fait quantité de figures et d’évocations. Mais il ne nous dit que des choses fort ordinaires, et qu’on pouvait aisément assurer sans être grand sorcier. Tout cela me fit tirer une conséquence, qui est très-véritable : que tous ces gens-là sont plus superstitieux que sorciers, et qu’ils croient facilement aux fables que l’on leur fait de leurs prédécesseurs, qu’on disait avoir grand commerce avec le diable. Il s’est pu faire, monsieur, qu’il y ait eu véritablement quelques sorciers autrefois parmi eux, lorsque les Lapons étaient tous ensevelis dans les erreurs du paganisme ; mais présentement je crois qu’il serait difficile d’en trouver un qui sût bien son métier. Quand nous vîmes que nous ne pouvions rien tirer de notre Lapon, nous prîmes plaisir à l’enivrer ; et cette absence de raison, qu’il souffrit pendant trois ou quatre jours, nous donna facilité de lui enlever tous ses instruments de magie : nous prîmes son tambour, son marteau, et son indice, qui était composé de quantité de bagues et de plusieurs morceaux de cuivre, qui représentaient quelques figures infernales, ou quelques caractères liés ensemble avec une chaîne de même métal. Et lorsque, deux ou trois jours après, nous fûmes sur le point de partir, il nous vint demander toutes ses dépouilles, et s’informait à chacun en particulier s’il ne les avait point vues. Nous lui dîmes, pour réponse, qu’il pouvait le savoir, et qu’il ne lui était pas difficile de connaître le recéleur, s’il était sorcier.

Nous quittâmes celui-ci pour aller chez d’autres apprendre et voir quelque chose de leurs manières. Nous entrâmes premièrement dans une cabane, où nous trouvâmes trois ou quatre femmes, dont il y en avait une toute nue, qui donnait à téter à un petit enfant, qui était aussi tout nu. Son berceau était au bout de la cabane, suspendu en l’air : ce berceau était fait d’un arbre creusé, et plein d’une mousse fine, qui lui servait de linge, de matelas et de couverture ; deux petits cercles d’osier couvraient le dessus du berceau, sur lesquels était un méchant morceau de drap. Cette femme nue, après avoir lavé son enfant dans un chaudron plein d’eau chaude, le remit dans son berceau ; et le chien, qui était dressé à bercer l’enfant, vint mettre ses deux pattes de devant sur le berceau, et donnait le même mouvement que donne une femme. L’habit des femmes n’est presque point différent de celui des hommes ; il est de même waldmar, et la ceinture est plus large : elle est garnie de lames d’étain qui tiennent toute sa largeur, et diffère de celle des hommes, en ce que celle-ci n’est marquée que de petites plaques de même métal mises l’une après l’autre. A cette ceinture pend une gaîne garnie d’un couteau ; la gaîne est ornée de fils d’étain : on y voit aussi une bourse garnie de même, dans laquelle ils mettent un fusil pour faire du feu, et tout ce qu’ils ont de plus précieux ; c’est aussi là l’endroit où pendent leurs aiguilles, attachées à un morceau de cuir, et couvertes d’un morceau de cuivre qu’elles poussent par-dessus. Tous ces ajustements sont ornés, par en bas, de quantité d’anneaux aussi de cuivre, de plusieurs grosseurs, dont le bruit et le son les divertit extrêmement ; et elles croient que ces ornements servent beaucoup à relever leur beauté naturelle. Mais peut-être, monsieur, qu’en parlant de beauté, vous aurez la curiosité de savoir s’il se trouve de jolies Laponnes. A cela je vous répondrai que la nature, qui se plaît à faire naître des mines d’argent et d’autre métal dans les pays septentrionaux les plus éloignés du soleil, se divertit aussi quelquefois à former des beautés qui sont supportables dans ces mêmes pays. Il est pourtant toujours vrai que ces sortes de personnes, qui surpassent les autres par leur beauté, sont toujours des beautés laponnes, et qui ne peuvent passer pour telles que dans la Laponie. Mais parlant en général, il est constant que tous les Lapons et les Laponnes sont extrêmement laids, et qu’ils ressemblent aux singes : on ne saurait leur donner une comparaison plus juste. Leur visage est carré, les joues extrêmement élevées ; le reste du visage très-étroit, et la bouche se coupe depuis une oreille jusqu’à l’autre. Voilà, en peu de mots, la description de tous les Lapons. Leurs habits, comme j’ai dit, sont de waldmar. Le bonnet des hommes est fait d’ordinaire d’une peau de loom, comme je l’ai décrit ailleurs, ou bien de quelque autre oiseau écorché. La coiffure des femmes est d’un morceau de drap ; et les plus riches couvrent leur tête d’une peau de renard, de martre ou de quelque autre bête. Elles ne se servent point de bas ; mais elles ont, seulement pendant l’hiver, une paire de bottes de cuir de renne, et mettent par-dessus des souliers qui sont semblables à ceux des hommes, c’est-à-dire d’un simple cuir qui entoure le pied, et qui s’élève en pointe sur le devant : on y laisse un trou pour les pouvoir mettre dans le pied, et ils les nouent, au-dessus de la cheville, d’une longue corde faite de laine, qui fait cinq ou six tours ; et afin que leurs chaussures ne soient point lâches, et qu’ils aient plus de commodité pour marcher, ils emplissent leurs souliers de foin, qu’ils font bouillir tout exprès pour cela, et qui croît en abondance dans toute la Laponie. Leurs gants sont faits de peaux de rennes, qu’ils distinguent en compartiments d’un autre cuir plus blanc, cousu et appliqué sur le gant. Ils sont faits comme des mitaines, sans distinction de doigts ; et les plus beaux sont garnis par en bas d’une peau de loom. Les femmes ont un ornement particulier, qu’ils appellent kraca, fait d’un morceau de drap rouge, ou d’une autre couleur, qui leur entoure le cou, comme un collet de jésuite, et vient descendre sur l’estomac, et finit en pointe. Ce drap est orné de ce qu’ils ont de plus précieux : le cou est plein de plusieurs plaques d’étain, mais le devant de l’estomac est garni de choses rares parmi eux. Les riches y mettent des boutons et des plaques d’argent, les plus belles qu’ils peuvent trouver ; et les pauvres se contentent d’y mettre de l’étain et du cuivre, suivant leurs facultés. Nous nous informâmes encore chez ces gens-là de toutes les choses que nous avions apprises des autres, qu’ils nous confirmèrent toutes ; et ce qu’ils nous dirent de plus particulier, je l’ai porté à l’endroit où j’en ai parlé, que j’ai augmenté de ce qu’ils m’ont dit : mais nous voulûmes être instruits de tous les animaux à quatre pieds qui vivaient dans ce pays, et ils nous en apprirent les particularités suivantes :

Ils nous assurèrent premièrement qu’il régnait quelquefois dans leur pays des vents si impétueux, qu’ils enlevaient tout ce qu’ils rencontraient. Les maisons les plus fortes ne leur peuvent résister ; et ils entraînent même si loin les troupeaux des bêtes, lorsqu’ils sont sur le sommet des montagnes, qu’on ne sait bien souvent ce qu’ils deviennent. Les ouragans font élever en été une telle quantité de sable qu’ils apportent du côté de la Norwége, qu’ils ôtent si fort l’usage de la vue qu’on ne saurait voir à deux pas de soi ; et l’hiver, ils font voler une telle abondance de neige, qu’elle ensevelit les cabanes et les troupeaux entiers. Les Lapons qui sont surpris en chemin de ces tempêtes n’ont point d’autre moyen, pour s’en garantir, que de renverser leur traîneau par-dessus eux, et de demeurer en cette posture tout le temps que dure l’orage : les autres se retirent dans les trous des montagnes, avec tout ce qu’ils peuvent emporter avec eux, et demeurent dans ces cavernes jusqu’à ce que la tempête, qui durera quelquefois huit ou quinze jours, soit tout à fait passée.

De tous les animaux de la Laponie, il n’y en a point de si commun que le renne, dont j’ai fait aussi la description assez au long. La nature, comme une bonne mère, a pourvu à des pays aussi froids que sont ceux du septentrion, en leur donnant quantité d’animaux propres pour faire des fourrures, pour s’en servir contre les rigueurs excessives de l’hiver, qui dure presque toujours. Entre tous ceux dont les peaux sont estimées pour la chaleur, les ours et les loups tiennent le premier rang. Les premiers sont fort communs dans le septentrion ; les Lapons les appellent les rois des forêts. Quoiqu’ils soient presque tous d’une couleur rousse, il s’en rencontre néanmoins très-souvent de blancs ; et il n’y a point d’animal à qui le Lapon fasse une guerre plus cruelle pour avoir sa peau et sa chair, qu’il estime par-dessus tout, à cause de sa délicatesse. J’en ai mangé quelquefois, mais je la trouve extrêmement fade. La chasse des ours est l’action la plus solennelle que fassent les Lapons. Rien n’est plus glorieux parmi eux que de tuer un ours, et ils en portent les marques dessus eux ; en sorte qu’il est aisé de voir combien un Lapon aura tué d’ours en sa vie, par le poil qu’il en porte en différents endroits de son bonnet. Celui qui a fait la découverte de quelque ours va avertir tous ses compagnons ; et celui d’entre eux qu’ils croient le plus grand sorcier joue du tambour, pour apprendre si la chasse doit être heureuse, et par quel côté l’on doit attaquer la bête. Quand cette cérémonie est faite, on marche contre l’animal ; celui qui sait l’endroit va le premier, et mène les autres, jusqu’à ce qu’ils soient arrivés à la tanière de l’ours. Là, ils le surprennent le plus vite qu’ils peuvent ; et avec des arcs, des flèches, des lances, des bâtons et des fusils, ils le tuent. Pendant qu’ils attaquent la bête, ils chantent tous une chanson en ces termes : Kihelis pourra, Kihelis iiscada soubi jœlla jeitti. Ils rendent grâce à l’ours qu’il ne leur fasse aucun mal, et qu’il ne rompe pas les lances et les armes dont ils se servent contre lui. Quand ils l’ont tué, ils le mettent dans un traîneau pour le porter à la cabane, et le renne qui a servi à le traîner est exempt pendant toute l’année du travail de ce traîneau ; et l’on doit aussi faire en sorte qu’il s’abstienne d’approcher aucune femelle. L’on fait une cabane tout exprès pour faire cuire l’ours, qui ne sert qu’à cela, où tous les chasseurs se trouvent avec leurs femmes, et recommencent des chansons de joie et de remercîment à la bête, de ce qu’ils sont revenus sans accident. Lorsque la viande est cuite, on la divise entre les hommes et les femmes, qui ne peuvent manger des parties postérieures, mais on leur donne toujours des antérieures. Toute la journée se passe en divertissements ; mais il faut remarquer que tous ceux qui ont aidé à prendre l’ours ne peuvent approcher de leurs femmes de trois jours, au bout desquels il faut qu’ils se baignent pour être purifiés. J’avais oublié de marquer que, lorsque l’ours est arrivé près de la cabane, on ne le fait pas entrer par la porte ; mais on le coupe en morceaux, et on le jette par le trou qui fait passage à la fumée, afin que cela paraisse envoyé et descendu du ciel. Ils en font de même lorsqu’ils reviennent des autres chasses. Il n’y a rien qu’un Lapon estime plus que d’avoir assisté à la mort d’un ours, et il en fait gloire pendant toute sa vie. Une peau d’ours se vend ordinairement…

Les loups sont presque tous gris-blancs ; il s’en trouve de blancs et les rennes n’ont point de plus mortels ennemis. Il les évitent en fuyant ; mais lorsqu’ils sont surpris par leurs adversaires, ils se défendent contre eux des pieds de devant, dont ils sont extrêmement puissants, et de leurs bois lorsqu’ils sont assez forts pour soutenir le choc ; car les rennes changent tous les ans de bois ; et lorsqu’il est nouveau, ils ne peuvent s’en servir. Pour empêcher que les loups n’attaquent les rennes, les Lapons les tiennent à quelque arbre, et il est fort rare qu’ils soient pour lors attaqués ; car le loup qui est un animal fort soupçonneux, appréhende qu’il n’y ait quelque piége tendu, et qu’on ne se serve de ce moyen pour l’y attirer. Une peau de loup peut valoir…, et il y a peu de personnes, même des grands seigneurs en Suède, qui n’en aient des habits fourrés ; et ils ne trouvent rien de meilleur contre le froid.