Les renards abondent dans toute la Laponie ; ils sont presque tous blancs, quoiqu’il s’en rencontre de la couleur ordinaire. Les blancs sont les moins estimés ; mais il s’en trouve quelquefois de noirs, et ceux-là sont les plus rares et les plus chers. Leurs peaux sont quelquefois vendues quarante ou cinquante écus ; et le poil en est si fin et si long, qu’il pend de quel côté l’on veut ; en sorte qu’en prenant la peau par la queue, le poil tombe du côté des oreilles, et se couche vers la tête. Tous les princes moscovites et les grands de ce pays recherchent avec soin des fourrures de ces peaux, et après les zibelines, elles sont les plus estimées. Mais puisque j’ai parlé de zibelines, il faut que je vous dise ce que j’en sais. Ce que nous appelons zibeline, on l’appelle ailleurs zabel. Cet animal est de la grosseur de la fouine, et diffère de la martre en ce qu’il est beaucoup plus petit, et qu’il a les poils plus longs et plus fins. Les véritables zibelines sont damassées de noir, et se prennent en Moscovie et en Tartarie : il s’en trouve peu en Laponie. Plus la couleur du poil est noire, et plus elle est recherchée ; et vaudra quelquefois soixante écus, quoique sa peau n’ait que quatre doigts de largeur. On en a vu de blanches ou grises, et le grand-duc de Moscovie en a fait présent, par ses ambassadeurs, au roi de Suède comme de peaux extrêmement précieuses. Les martres approchent plus des zibelines que toutes les autres bêtes : elles imitent assez la finesse et la longueur du poil ; mais elles sont beaucoup plus grandes. J’en ai rencontré de la grosseur d’un chat, et il y a peu de pays où elles soient plus fréquentes qu’en Laponie. Sa peau coûte une rixdale, et celles qui ont le dessus de la gorge cendré sont plus estimées que celles qui l’ont blanc. Cet animal fait un grand carnage de petits-gris, dont il est extrêmement friand, et les attrape à la course sans grande difficulté ; il ne se nourrit pas seulement d’écureuils, il donne aussi la chasse aux oiseaux ; et montant sur le sommet des arbres, il attend qu’ils soient endormis pour se jeter dessus et les dévorer. S’ils sont assez forts pour s’envoler, ils s’abandonnent dans l’air avec la martre, qui a ses griffes aussi fortes et aussi pointues qu’aucun autre animal et se tient dessus le dos de l’oiseau, et le mord en volant, jusqu’à ce qu’enfin il tombe mort. Cette chute est bien souvent aussi funeste à la martre qu’à l’oiseau ; et lorsqu’il s’est élevé bien haut dans l’air, la martre tombe bien souvent sur les rochers, où elle est brisée, et n’a pas un meilleur sort que l’autre.
J’ai parlé ailleurs des jœrts en suédois, et gulones en latin, au sujet des rennes qu’ils fendent en deux. Cet animal est de la grosseur d’un chien ; sa couleur est noir-brun, et on compare sa peau à celle des zibelines : elle est damassée, et fort précieuse.
La quantité des poissons de la Laponie fait qu’on y rencontre aussi beaucoup de castors, que les Suédois appellent baver, et qui se plaisent fort dans ces lieux, où le bruit de ceux qui voyagent ne trouble point leur repos. Mais le véritable endroit pour les trouver, c’est dans la province de Kimi, et en Russelande. Les rognons de castors servent contre quantité de maladies. Tout le monde assure qu’il n’y a rien de plus souverain contre la peste que d’en prendre tous les matins ; cela chasse le mauvais air, et entre dans les plus souveraines compositions. Olaüs, grand prêtre de la province de Pitha, m’en a fait présent, à Torno, de la moitié d’un, et m’a assuré qu’il ne se servait point d’autre chose pour ses meilleurs remèdes. Il était fort habile en pharmacie. Il m’assura de plus qu’il tirait une huile de la queue du même animal, et qu’il n’y avait rien au monde de plus souverain.
Il se voit aussi un nombre très-considérable d’hermines en Laponie, que les Suédois appellent lekat. Cet animal est de la grosseur d’un gros rat, mais une fois aussi long. Il ne garde pas toujours sa couleur ; car l’été il est un peu roux, et l’hiver il change de poil, et devient aussi blanc que nous le voyons. Ils ont la queue aussi longue que le corps, qui finit en une petite pointe noire comme de l’encre ; en sorte qu’il est difficile de voir un animal qui soit et plus blanc et plus noir. Une peau d’hermine coûte quatre ou cinq sous. La chair de cet animal sent très-mauvais, et il se nourrit de petits-gris et de rats de montagne. Ce petit animal, tout à fait inconnu ailleurs, et fort singulier, comme vous allez voir, se trouve quelquefois en si grande abondance, que la terre en est toute couverte. Les Lapons l’appellent lemmucat. Il est de la grosseur d’un rat ; mais la couleur est plus rouge, marquée de noir ; et il semble qu’il tombe du ciel, parce qu’il ne paraît point que lorsqu’il a beaucoup plu. Ces bêtes ne fuient point à l’approche des voyageurs ; au contraire, elles courent à eux avec grand bruit ; et quand quelqu’un les attaque avec un bâton, ou avec quelque autre arme, elles se tournent contre lui, et mordent le bâton, auquel elles demeurent attachées avec les dents, comme de petits chiens enragés. Elles se battent contre les chiens, qu’elles ne craignent pas, et sautent sur leur dos, et les mordent si vivement, qu’ils sont obligés de se rouler sur terre pour se défaire de ce petit ennemi. On dit même que ces animaux sont si belliqueux, qu’ils se font quelquefois la guerre entre eux, et que, lorsque les deux armées se trouvent dans des prés, qu’ils ont choisis pour champ de bataille, ils s’y battent vigoureusement. Les Lapons, qui voient ces différends entre ces petites bêtes, tirent des conséquences de guerres plus sanglantes ailleurs, et augurent de là que la Suède doit bientôt porter les armes contre le Danois ou le Moscovite, qui sont ses plus grands ennemis. Comme ces animaux ont l’humeur martiale, ils ont aussi beaucoup d’ennemis, qui en font des défaites considérables. Les rennes mangent tous ceux qu’ils peuvent attraper. Les chiens en font leur plus délicate nourriture, mais ils ne touchent point aux parties postérieures. Les renards en emplissent leurs tanières, et en font des magasins pour la nécessité ; ce qui cause du dommage aux Lapons, qui s’aperçoivent bien lorsqu’ils ont de cette nourriture, qui fait qu’ils n’en cherchent point ailleurs, et ne tombent pas dans les piéges qu’on leur tend. Il n’y a pas même jusqu’aux hermines qui ne s’en engraissent. Mais ce qui est admirable dans cet animal, c’est la connaissance qu’il a de sa destruction prochaine, prévoyant qu’il ne saurait vivre pendant l’hiver. On en prend une grande partie pendue au sommet des arbres entre deux petites branches qui forment une fourche. Une autre, à qui ce genre de mort ne plaît pas, se précipite dans les lacs ; ce qui fait qu’on en trouve souvent dans le corps des brochets, qu’ils ont nouvellement engloutis : et ceux qui ne veulent pas être homicides d’eux-mêmes, et qui attendent tranquillement leur destin, périssent dans la terre lorsque les pluies, qui les ont fait naître, les font aussi mourir. On chasse grande quantité de lièvres, qui sont pour l’ordinaire tout blancs, et ne prennent leur couleur rousse que les deux mois les plus chauds de l’année.
Il n’y a guère moins d’oiseaux que de bêtes à quatre pieds en Laponie. Les aigles, les rois des oiseaux, s’y rencontrent en abondance. Il s’en trouve d’une grosseur si prodigieuse, qu’ils peuvent, comme j’ai déjà dit ailleurs, emporter les faons des rennes, lorsqu’ils sont jeunes, dans leurs nids qu’ils font au sommet des plus hauts arbres ; ce qui fait qu’il y a toujours quelqu’un pour les garder.
Je ne crois pas qu’il y ait de pays au monde plus abondant en canards, en cercelles, plongeons, cygnes, oies sauvages, et autres oiseaux aquatiques, que celui-ci. La rivière en est partout si couverte, qu’on peut facilement les tuer à coups de bâton. Je ne sais pas de quoi nous eussions vécu pendant tout notre voyage, sans ces animaux qui faisaient notre nourriture ordinaire ; et nous en tuions quelquefois trente ou quarante pour un jour, sans nous arrêter un moment ; et nous ne faisions cette chasse qu’en chemin faisant. Tous ces animaux sont passagers, et quittent ces pays pendant l’hiver pour en aller chercher de moins froids, où ils puissent trouver quelques ruisseaux qui ne soient point glacés ; mais ils reviennent au mois de mai faire leurs œufs en telle abondance, que les déserts en sont tout couverts. Ils leur tendent des filets, et la peau des cygnes écorchés leur sert à faire des bonnets ; les autres leur servent de nourriture. Il y a un oiseau fort commun en ce pays, qu’ils appellent loom, et qui leur fournit leurs plus beaux ornements de tête. Cet animal est d’un plumage violet et blanc, perlé d’une manière fort particulière. Il est de la grosseur d’une oie, et se prend quelquefois dans les filets que les pêcheurs mettent pour prendre du poisson, lorsque l’ardeur de la proie l’emporte trop, et qu’il poursuit quelque poisson sous l’eau. On garnit aussi de sa peau les extrémités des plus beaux gants. Les coqs de bruyère, les gélinottes, s’y trouvent en abondance.
Mais il y a dans ce pays une certaine espèce d’oiseau que je n’ai point vue ailleurs, qu’ils appellent snyeuripor, et que les Grecs appelaient lagopos, de la grosseur d’une poule. Cet oiseau a pendant l’été son plumage gris de la couleur du faisan, et l’hiver il est entièrement blanc, comme tous les animaux qui vivent en ce pays ; et la nature ingénieuse les rend de la même couleur que la neige, afin qu’ils ne soient pas reconnus des chasseurs, qui les pourraient facilement apercevoir s’ils étaient d’une autre couleur que la neige, dont la terre est toute couverte. J’ai fait ailleurs la description de cet oiseau. Il est d’un goût plus excellent que la perdrix, et donne par ses cris une marque assurée qu’il doit bientôt tomber de la neige, comme il est aisé de voir par son nom, qui signifie oiseau de neige.
Les Lapons leur tendent des filets sur cette neige, et forment une petite haie, au milieu de laquelle ils laissent un espace vide, où les lacets sont tendus, et par où ces oiseaux doivent passer.
Il est impossible de concevoir la quantité du poisson de la Laponie. Elle est partout coupée de fleuves, de lacs et de ruisseaux ; et ces fleuves, ces lacs et ces ruisseaux sont si pleins de poissons, qu’un homme peut, en une demi-heure de temps, en prendre autant qu’il en peut porter avec une seule ligne. C’est aussi la seule nourriture des Lapons : ils n’ont point d’autre pain ; et ils n’en prennent pas seulement pour eux, ils en font tout leur commerce, et achètent ce qu’ils ont de besoin avec des poissons, ou avec des peaux de bêtes ; ce qui fait que la pêche est toute leur occupation : car, soit qu’ils veuillent manger ou entretenir le luxe, qui ne laisse pas de régner dans ce pays, ils n’ont point d’autre moyen de le faire. Il est vrai que les riches ne pêchent jamais. Les pauvres pêchent pour eux ; et ils leur donnent en échange, ou du tabac, ou de l’eau-de-vie, ou du fer, ou quelque autre chose de cette nature.
Sans m’arrêter à parler de tous les poissons qui sont en ce pays, je dirai qu’il n’y en a point de plus abondant en saumons. Ils commencent à monter au mois de mai, et pour lors il est extrêmement gras, et beaucoup meilleur que lorsqu’il s’en retourne au mois de septembre. Il y a des années où dans le seul fleuve de Torno on en peut pêcher jusqu’à trois mille tonnes, qu’on porte à Stockholm, et à tous les habitants de la mer Baltique et du golfe Bothnique. Les brochets ne se trouvent pas en moindre abondance que les saumons : ils les font sécher, et en portent des quantités inconcevables.