J’ai décrit ailleurs la manière dont ils se servent pour le pêcher la nuit, à la lueur d’un grand feu qu’ils allument sur la proue de leurs barques. Les truites y sont assez communes ; mais il y a une sorte de poisson qui m’est inconnu, qu’ils appellent siel ; il est de la grosseur d’un hareng, et d’une grande délicatesse.

Après avoir demeuré quelques jours avec ces Lapons, et nous être instruits de tout ce que nous voulions savoir d’eux, nous reprîmes le chemin qui nous conduisait chez le prêtre ; et le même jour, mercredi 27 d’août, nous partîmes de chez lui, et vînmes coucher à Cokluanda, où commence la Bothnie, et où finit la Laponie.

Mais, monsieur, je ne sais si vous n’aurez pas trouvé étrange que je vous aie tant parlé des Lapons, et que je ne vous aie rien dit de la Laponie : je ne sais comment cela s’est fait, et je finis par où je devrais avoir commencé. Mais il vaut encore mieux en parler tard que de n’en rien dire du tout ; et avant que d’en sortir, je vous en dirai ce que j’en sais.

On ne peut dire quel nom cette province a eu parmi les anciens géographes, puisqu’elle n’était pas connue, et que Tacite et Ptolémée ne connaissaient pas de province plus éloignée que la Sérisinie, que nous appelons présentement Bothnie, ou Biarmie, et qui s’étend à l’extrémité du golfe Bothnique.

Ce que l’on sait aujourd’hui de la Laponie, c’est qu’elle se peut diviser en orientale et occidentale. Elle regarde l’occident du côté de l’Islande, et obéit au roi de Danemark. Elle est orient du côté qu’elle confine à la mer Blanche, où est le port d’Archangel ; et celle-là reconnaît le grand duc de Moscovie pour son souverain. Il faut ajouter une troisième, qui est au milieu des deux, et qui est beaucoup plus grande que toutes les deux autres ensemble ; et celle-là est sous la domination du roi de Suède, et se divise en cinq provinces différentes, qui ont toutes le nom de Laponie, et qu’on appelle Uma Lapmarch, Pitha Lapmarch, Lula Lapmarch, Torno Lapmarch et Kimi Lapmarch. Elles prennent leurs noms des fleuves qui les arrosent, et ces mêmes fleuves le donnent encore aux villes où ils passent, si on peut donner ce nom à un amas de quelques maisons faites d’arbres.

La province de Torno Lapmarch, qui est justement située au bout du golfe Bothnique, est la dernière du monde du côté du pôle arctique, et s’étend jusqu’au cap du Nord. Charles IX, roi de Suède, jaloux de connaître la vérité et l’étendue de ses terres, envoya, en différents temps de l’année 1600, deux illustres mathématiciens, l’un appelé Aaron Forsius, Suédois, et l’autre Jérôme Bircholto, Allemand de nation.

Ces gens firent le voyage avec toutes les provisions et les instruments nécessaires, et avec un heureux succès ; et rapportèrent, à leur retour, qu’ils n’avait trouvé aucun continent au septentrion au delà du soixante et treizième degré d’élévation ; mais une mer glaciale immense ; et que le dernier promontoire qui avançait dans l’Océan était Nuchus, ou Norkap, assez près du château Wardhus, qui appartient aux Danois. C’est dans cette Laponie que nous avons voyagé, et que nous avons remonté le fleuve qui l’arrose jusqu’à sa source.

Nous arrivâmes le lendemain à Jacomus Mastung, qui n’était distant du lieu où nous avions couché que de deux lieues : nous en fîmes trois ou quatre à pied pour y arriver, et nous ne perdîmes pas nos pas. Il y a dans ce lieu une mine de fer très-bonne, mais qui est abandonnée presque, à cause du grand éloignement. Nous y allions pour y voir travailler aux forges, où ne voyant rien de ce que nous souhaitions, nous fûmes plus heureux que nous n’espérions l’être.

Nous allâmes dans la mine, d’où nous fîmes tirer des pierres d’aimant tout à fait bonnes. Nous admirâmes avec bien du plaisir les effets surprenants de cette pierre, lorsqu’elle est encore dans le lieu natal. Il fallut faire beaucoup de violence pour en tirer des pierres aussi considérables que celles que nous voulions avoir ; et le marteau dont on se servait, qui était de la grosseur de la cuisse, demeurait si fixe en tombant sur le ciseau qui était dans la pierre, que celui qui frappait avait besoin de secours pour le retirer.

Je voulus éprouver cela moi-même ; et ayant pris une grosse pince de fer, pareille à celles dont on se sert à remuer les corps les plus pesants, et que j’avais de la peine à soutenir, je l’approchai du ciseau, qui l’attira avec une violence extrême, et la soutenait avec une force inconcevable. Je mis une boussole que j’avais, au milieu du trou où était la mine, et l’aiguille tournait, continuellement d’une vitesse incroyable. Nous prîmes les meilleures, et nous ne demeurâmes pas davantage en ce lieu.