Nous allâmes retrouver nos barques, et vînmes coucher à Tuna Hianda, chez un de nos bateliers, qui nous fit voir ses lettres d’exemption de taille qu’il avait du roi, pour avoir trouvé cette mine de fer. Ce paysan s’appelait Las Larszon, Laurentius à Laurentio.

Le lendemain dimanche nous fîmes une assez bonne journée, et arrivâmes le soir à Konges, où nous avions demeuré un jour en passant.

Nous achetâmes là des traîneaux, et tout le harnais qui sert à atteler le renne. Ils nous coûtèrent un ducat la pièce.

Nous ne partîmes le lundi que sur le midi, à cause que nous fûmes obligés d’attendre les barques qu’il faut aller quérir assez loin, et passer un long espace de chemin pour éviter les cataractes, qui sont extrêmement violentes en cet endroit.

Nous couchâmes cette nuit-là à Pello, où nous eûmes le plaisir de voir, en arrivant, cette pêche du brochet dont je vous ai déjà parlé, et qui me parut merveilleuse. Il ne faut pas s’étonner si les habitants de ce pays cherchent tous les moyens possibles de prendre du poisson : ils n’ont que cela pour subsister ; et la nature, qui donne bien souvent le remède aussitôt que le mal, refusant ses moissons à ces gens, leur donne des pêches plus abondantes qu’en aucun autre endroit. Nous vînmes le lendemain, 1er de septembre, coucher chez le préfet des Lapons, Allemand de nation, dont j’ai déjà parlé ; et le lendemain nous arrivâmes à Torno, après avoir passé plus de quarante cataractes. Ces cataractes sont des chutes d’eau très-impétueuses, et qui font en tombant un bruit épouvantable. Il y en a quelques-unes qui durent l’espace de deux et trois lieues, et c’est un plaisir le plus grand du monde de voir descendre ces torrents avec une vitesse qui ne se peut concevoir, et faire trois ou quatre milles de Suède, qui valent douze lieues de France, en moins d’une heure. Plus la cataracte est forte, et plus il faut ramer avec vigueur pour soutenir sa barque contre les vagues : ce qui fait qu’étant poussé du torrent et porté de la rame, vous faites un grand chemin en peu de temps.

Nous arrivâmes à Torno le mardi, et nous y vînmes à la bonne heure pour voir les cérémonies des obsèques de Joannes Tornæus, dont je vous ai parlé auparavant, qui était mort depuis deux mois. C’est la mode de Suède de garder les corps des défunts fort longtemps. Ce temps se mesure suivant la qualité des personnes ; et plus la condition du défunt est relevée, et plus aussi les funérailles sont reculées. On donne ce temps pour disposer toutes choses pour ces actions, qui sont les plus solennelles qui se fassent en ce pays : et si l’on dit que les Turcs dépensent leurs biens en noces, les Juifs en circoncisions, les chrétiens en procès, on pourrait ajouter, les Suédois en funérailles. En effet, j’admirai la grande dépense qui se fit pour un homme qui n’était pas autrement considérable, et dans un pays si barbare, et si éloigné du reste du monde.

On n’eut pas plutôt appris notre arrivée, que le gendre du défunt travailla aussitôt à une harangue latine qu’il devait le lendemain prononcer devant nous, pour nous inviter aux obsèques de son beau-père. Il fut toute la nuit à y rêver, et oublia tout son discours lorsqu’il fut le matin devant nous. Si les révérences disent quelque chose, et sont les marques de l’éloquence, je puis assurer que notre orateur surpassait le prince des orateurs ; mais je crois que ses inclinations servaient plus à cacher la confusion qui paraissait sur son visage, qu’à rendre son discours fleuri. Comme nous savions le sujet de sa venue, nous devinâmes qu’il venait pour nous prier d’assister à la cérémonie ; car nous n’en pûmes rien apprendre par son discours, et quelque temps après, le bourgmestre de la ville avec un officier qui était là en garnison, vinrent nous prendre dans la même chaloupe pour nous passer de l’autre côté de l’eau, et nous mener à la maison du défunt.

Nous trouvâmes à notre arrivée toute la maison pleine de prêtres vêtus de longs manteaux noirs, et de chapeaux qui semblaient, par la hauteur de leur forme, servir de colonnes à quelque poutre de la maison. Le corps du défunt, mis dans un cercueil couvert de drap, était au milieu d’eux. Ils l’arrosaient des larmes qui dégouttaient de leurs barbes humides, dont les poils séparés formaient différents canaux, et distillaient cette triste humeur, qui servait d’eau bénite. Tous ces prêtres avaient quitté leurs paroisses, et étaient venus de fort loin. Il y en avait quelques-uns éloignés de plus de cent lieues ; et on nous assura que si cette cérémonie se fût faite l’hiver, pendant lequel temps les chemins en ces pays sont plus faciles, il n’y aurait eu aucun prêtre, à deux ou trois cents lieues à la ronde, qui ne s’y fût trouvé, tant ces sortes de cérémonies se font avec éclat. Le plus ancien de la compagnie fit une oraison funèbre à tous les assistants, et il fallait qu’il dît quelque chose de bien triste, puisqu’il s’en fallut peu que son air pitoyable ne nous excitât à pleurer nous-mêmes, qui n’entendions rien à ce qu’il disait. Les femmes étaient dans une petite chambre séparées des hommes, qui gémissaient d’une manière épouvantable, et entre autres la femme du défunt, qui interrompait par ses sanglots, le discours du prédicateur. Pendant que l’on prêchait dans cette salle, on en faisait autant dans l’église en finlandais ; et quand les deux discours furent finis, on se mit en chemin pour conduire le corps à l’église. Sept ou huit bourgeois le chargèrent sur leurs épaules, et il n’y eut personne des plus apparents qui ne voulût y mettre la main ; et je me souviens pour lors de ce que dit Virgile à l’entrée du cheval dans Troie, quand il dit qu’il n’y avait ni jeune ni vieux qui ne voulût aider à tirer cette machine dans leur ville : Funemque manu contingere gaudent.

Nous suivions le corps comme les plus apparents, et ceux qui menaient le deuil ; et la veuve était ensuite, conduite par-dessous les bras de deux de ses filles : l’une s’attristait beaucoup, et l’autre ne paraissait pas émue. On mit le corps au milieu de l’église en chantant quelques psaumes ; et les femmes, en passant près du défunt, se jetèrent sur le cercueil, et l’embrassèrent pour la dernière fois.

Ce fut pour lors que commença la grande et principale oraison funèbre, récitée par Joannes Plantinus, prêtre d’Urna, qui eut une canne d’argent pour sa peine. Je ne puis pas dire s’il l’avait méritée, mais je sais qu’il cria beaucoup, et que, pour rendre tous les objets plus tristes, il s’était même rendu hideux, en laissant ses cheveux sans ordre, et pleins de plusieurs bouts de paille qu’il n’avait pas eu le temps d’ôter. Cet homme dit toute la vie du défunt, dès le moment de sa naissance jusqu’au dernier soupir de sa vie. Il cita les lieux et les maîtres qu’il avait servis, les provinces qu’il avait vues, et n’oublia pas la moindre action de sa vie. C’est la mode en ce pays de faire une oraison funèbre aux laquais et aux servantes, pourvu qu’ils aient un écu pour payer l’orateur.