Je me suis trouvé, à Stockholm, à l’enterrement d’une servante où la curiosité m’avait conduit. Celui qui faisait son oraison funèbre après avoir cité le lieu de sa naissance et ses parents, s’étendit sur les perfections de la défunte et exagéra beaucoup qu’elle savait parfaitement faire la cuisine, distribuant les parties de son discours en autant de ragoûts qu’elle savait faire ; et forma cette partie de son oraison, en disant qu’elle n’avait qu’un seul défaut, qui était de faire toujours trop salé ce qu’elle apprêtait, et qu’elle montrait par là l’amour qu’elle avait pour la prudence, dont le sel est le symbole, et son peu d’attache aux biens de ce monde, qu’elle jetait en profusion.

Vous voyez par là, monsieur, qu’il y a peu de gens qui ne puissent donner matière de faire à leur mort une oraison funèbre, et un beau champ à un orateur d’exercer son éloquence. Mais celui-ci avait une plus belle carrière. Joannes Tornæus était un homme savant ; il avait voyagé et avait même été en France précepteur du comte Charles Oxenstiern.

Quand l’oraison funèbre fut finie, on nous vint faire encore un compliment latin, pour demeurer au festin. Quoique nous n’entendissions pas davantage à ce second compliment qu’au premier, nous n’eûmes pas de peine à nous imaginer ce qu’il nous voulait dire : nos ventres ne nous disaient que trop ce que ce pouvait être ; et ils se plaignaient si haut qu’il était près de trois heures qu’ils n’avaient mangé, qu’il ne fut pas plus difficile à ces gens d’entendre leur langage qu’à nous le leur.

On nous mena dans une grande salle, divisée en trois longues tables ; et c’était le lieu d’honneur. Il y avait cinq ou six autres encore plus pleines que celle-ci, pour recevoir tous les gens qui s’y présentaient.

Les préludes du repas furent de l’eau-de-vie de bière, et une autre liqueur qu’ils appellent calchat, faite avec de la bière, du vin, et du sucre, deux aussi méchantes boissons qui puissent entrer dans le corps humain. On servit ensuite les tables, et on nous fit asseoir au plus haut bout de la première table, avec les prêtres du premier ordre, tels qu’étaient le père prédicateur et autres. On commença le repas dans le silence comme partout ailleurs, et comme le sujet le demandait : ce qui fit dire à Plantin, qui était à côté de moi, qu’ils appelaient les conviés Nelli. N signifie, Neque vox, nec sermo egreditur ex ore eorum ; loquebantur variis linguis ; in omnem terram exivit sonus eorum.

Toutes ces paroles étaient tirées de l’Ecriture, et je ne crois pas qu’on les puisse mieux faire venir qu’à cet endroit ; car on ne peut se figurer une image plus vive des noces de Cana, que le tableau que nous en vîmes représenter devant nos yeux, plus beau et plus naturel que celui de Paul Véronèse. Les tables étaient couvertes de viandes particulières, et, si je l’ose dire, antiques, car il y avait pour le moins huit jours qu’elles étaient cuites. Des grands pots de différentes matières, faits la plupart comme ceux qu’on portait aux sacrifices anciens, paraient cette table et faisaient par leur nombre une confusion semblable à celle que nous voyons aussi aux anciens banquets.

Mais ce qui achevait cette peinture, c’était la mine vénérable de tous ces prêtres armés de barbe, et les habits finlandais de tous les conviés, qui sont aussi plaisants qu’on les puisse voir. Il y avait entre autres un petit vieillard avec de courts cheveux, une barbe épaisse et chauve sur le devant de la tête. Je ne crois pas que l’idée la plus vive de quelque peintre que ce soit puisse mieux représenter la figure de saint Pierre. Cet homme avait une robe verte doublée de jaune, sans façon, et faisant l’effet d’une draperie, retroussée d’une ceinture. Je ne me lassai point de contempler cet homme, qui était le frère du défunt.

Pendant que je m’arrêtais à considérer cet homme, les autres avaient des occupations plus importantes, et buvaient en l’honneur du défunt, et à la prospérité de sa famille d’une manière surprenante. Les prêtres, comme les meilleurs amis, buvaient le plus vigoureusement ; et après avoir bu des santés particulières, on en vint aux rois et aux grands. On commença d’abord par la santé des belles-filles, comme c’est la mode par toute la Suède, et de là on monta aux rois. Ces santés ne se boivent que dans des vases proportionnés par leur grandeur à la condition de ces personnes royales ; et pour m’exciter d’abord, on me porta la santé du roi de France, dans un pot qui surpassait autant tous les autres en hauteur, que ce grand prince surpasse les autres rois en puissance. C’eût été un crime de refuser cette santé. Je la bus, et vidai ce pot fort courageusement. Il n’y avait pas d’apparence, étant en Suède, d’avoir bu la santé du roi de France, et d’oublier celle du roi de Suède. On la but dans un vase qui n’était guère moins grand que l’autre, et après avoir fait suivre plusieurs santés à celle-ci, tout le monde se tut pour faire la prière.

Il arriva malheureusement dans ce temps qu’un de notre compagnie dit un mot plaisant, et nous obligea à éclater de rire si longtemps, et d’une manière si haute, que toute l’assemblée, qui avait les yeux sur nous, en fut extrêmement scandalisée. Ce qui était de plus fâcheux, c’est que tout le monde avait été découvert pendant le repas à cause de nous, et qu’on avait emporté nos chapeaux, en sorte que nous n’avions rien pour cacher le ris dont nous n’étions pas les maîtres ; et plus nous nous efforcions à l’étouffer, et plus il éclatait. Cela fit que ces prêtres, croyant que nous nous moquions de leur religion, sortirent de la salle et n’y voulurent plus rentrer. Nous fûmes avertis par un petit prêtre, qui était plus de nos amis que les autres, qu’ils avaient résolu de nous attaquer sur la religion. Nous évitâmes pourtant de parler avec eux sur cette matière, et nous les allâmes trouver dans un autre lieu où était passée l’assemblée pour fumer, tandis qu’on levait les tables.

On apporta pour dessert des pipes et du tabac, et tous les prêtres burent et fumèrent jusqu’à ce qu’ils tombassent sous la table. Ce fut ainsi qu’on arrosa la tombe de Joannes Tornæus, et que la fête finit. Olaüs Graan, gendre du défunt, se traîna le mieux qu’il put pour nous conduire à notre bateau, le pot à la main ; mais les jambes lui manquèrent : il s’en fallut peu qu’il ne tombât dans la rivière ; et, par nécessité, deux hommes le ramenèrent par-dessous les bras.